Des nouvelles pour réfléchir

Un coup de coeur du Carnet

Col­lec­tif, Le peu­ple des Lumières, Hévillers, Ker édi­tions, 2015, ePub : 4.99 €

Pari réus­si pour la mai­son d’édition belge Ker, qui avec son recueil Le peu­ple des Lumières nous pro­pose  un ensem­ble de textes pour jeunes lecteurs qui déclenchent le débat, qui sus­ci­tent l’écoute et invi­tent à com­pren­dre une actu­al­ité vio­lente, par­fois relayée abrupte­ment par les médias.

Ce sont les atten­tats de 2015 à l’encontre de Char­lie Heb­do qui ont inspiré l’idée de ce recueil des­tiné aux 8–16 ans et paru dans la col­lec­tion « Dou­ble Jeu ». Les nou­velles qui le com­posent abor­dent le ter­ror­isme et les rad­i­cal­ismes au sens large, ain­si que les ques­tions des migra­tions, des préjugés qui peu­vent en découler et des (im)possibilités qu’offrent les nou­velles tech­nolo­gies de l’information et de la com­mu­ni­ca­tion.

En intro­duc­tion au recueil, un témoignage, celui d’Abdalaziz Alhamza, jeune Syrien con­traint de quit­ter son pays en proie aux extrémismes religieux. Mal­gré son bagage uni­ver­si­taire, Alhamza con­state, désar­mé, que libér­er sa nation des griffes de Daech est un com­bat de longue haleine. Sans lar­moiement, il évoque cette « poli­tique de la famine, à la fois ali­men­taire et intel­lectuelle » qu’opère sournoise­ment l’État islamique, au mépris de la con­ven­tion de Genève, et sans respect de la charia. Avec des mots sim­ples, Alhamza explique la sit­u­a­tion de la Syrie, et expose son expéri­ence dans le giron de ce fléau qui se répand à coup d’attentats et d’embrigadement spir­ituel.

Suiv­ent alors treize nou­velles touchantes, artic­ulées d’abord autour de sit­u­a­tions con­crètes, réelles, telles que trop sou­vent relatées dans nos médias, à l’instar de « Rouge, la neige » de Frank Andri­at : le père de Mohamed est assas­s­iné sous ses yeux. Ce père aux idées sans doute trop larges est tué au nom de la reli­gion.

Autre sit­u­a­tion actuelle quand Françoise Lalande, dans « Oth­man le héros », s’inspire libre­ment de la prise d’otages sur­v­enue dans une épicerie cash­er de Paris après l’attaque meur­trière de Char­lie Heb­do. Oth­man, un Africain musul­man, tra­vailleur clan­des­tin, y sauve les clients de l’épicerie avant d’être d’abord con­fon­du avec un des pre­neurs d’otages en rai­son de ses orig­ines.

De Char­lie Heb­do, il en est pré­cisé­ment ques­tion dans la nou­velle de Jean Claude Bologne, « L’homme-au-dieu-inconnu ». L’auteur y rend hom­mage aux dessi­na­teurs assas­s­inés, et à tous les dessi­na­teurs de presse en général. Ici, la nou­velle se fait con­te. La prise de parole y est cen­trale, et dan­gereuse lorsque cette parole con­ver­tit une audi­ence. Pour­tant,

Non, aucun dieu n’a inspiré mes paroles, reprit l’étranger. Ne croyez pas qu’il faille détru­ire les images et met­tre à mort les minia­tur­istes : aucun dieu n’a jamais pré­ten­du cela. Si c’est cela qui doit résul­ter de mes pro­pos, je préfère subir le châ­ti­ment des sac­rilèges et des blas­phé­ma­teurs. Cor­douans, vous êtes un peu­ple sage. Ne lais­sez pas inter­dire les images. Si le jour devait venir où l’on assas­sine les artistes, vous devriez, comme moi, met­tre des ban­des sur vos mains et un cade­nas sur vos lèvres. 

Vin­cent Engel se penche lui aus­si sur le rad­i­cal­isme religieux. « L’amour sans le par­don » est une émou­vante let­tre d’une mère à son fils empris­on­né pour avoir com­mis des atten­tats au nom d’Allah. Com­ment ce fils, non religieux étant jeune, s’est-il lais­sé embri­gad­er de la sorte ? Une mère qui rêve de son fils, sor­tant de sa léthargie religieuse, une mère déter­minée, qui con­clut :

Mais demain matin, dès l’aube, mon fils, je reviendrai à ce bureau pour t’écrire. Jusqu’au jour où tu répon­dras, enfin, ce que j’espère tant…

Des moments d’une très grande force tra­versent ce recueil. Des paroles por­teuses de sens y sont dis­séminées, comme lorsque l’héroïne de « L’odyssée du treize » d’Ingrid Thobois nous dit :

Les migrants ont peur comme je n’aurai jamais peur, soif comme je n’aurai jamais soif, faim comme je n’aurai jamais fait. On dit que la noy­ade est une des pires morts qui soit. Existe-t-il des gens pour avoir com­paré les dif­férentes façons de mourir ?

Le Peu­ple des Lumières est sin­guli­er : vari­a­tion des formes, des gen­res et justesse du ton. Pas de déséquili­bre dans cet ouvrage. Même lorsque l’histoire s’inscrit dans une cité imag­i­naire. Avec « Mél­i­tys ou la sécu­rité », Gré­goire Polet exploite de nom­breux thèmes comme la déla­tion pour la préser­va­tion des richess­es, la sécu­rité menant à l’autarcie… et le repli sur soi, la peur de l’autre dans une ville-prison où il fai­sait si bon vivre.

« Dans la ville d’Hamelcar », autre cité imag­i­naire dépeinte par Jean Jau­ni­aux, la mémoire des hommes, sur papi­er, est dématéri­al­isée. Cri­tique des médias et des tech­nolo­gies, Jau­ni­aux souligne les dan­gers d’un monde sans cul­ture.

C’est au tour des petites filles comme toi de pren­dre la relève, de racon­ter la légende d’Hamelcar, de chanter ce que nous dis­ent encore et à jamais les livres.

Au fil de la lec­ture, la con­di­tion des femmes s’impose. Lorsque « Veyce et Ramine », dans la nou­velle éponyme, chat­tent et souhait­ent lancer  un « pro­jet fou, ambitieux, grandiose, exci­tant : le réseau mon­di­al de la jeunesse égal­i­taire », l’auteure, Fari­ba Hachtrou­di, dénonce la con­di­tion des femmes irani­ennes et revis­ite avec brio un chef‑d’œuvre de la lit­téra­ture per­sane.

Tout au long du recueil, les treize auteurs de Bel­gique, de France, du Maghreb ou d’Iran, se lisent avec délec­ta­tion et le jeune lecteur y trou­vera un pan­el de gen­res, de styles au ser­vice du ques­tion­nement cri­tique. De quoi devenir un citoyen respon­s­able, apte à se forg­er sa pro­pre opin­ion. Que deman­der de plus…

Nat­acha WALLEZ