Ces routes nationales qui ne mènent nulle part

Aïko SOLOVKINE, Rodéo, Bruxelles, Filipson éditions, 2014, 168 p.


Road-movie médusé, chronique sociale de la bassesse, western-fricadelle où les duels se règlent en bagnoles, Rodéo est tout ça à la fois. On y grince des dents, on y sourit jaune, et on y découvre une nouvelle plume, affûtée pour de douloureux tatouages, celle d’Aïko Solovkine.

« Petit bâtard. On avait pensé à tout mais pas à ça, ce ça banal et minable, à savoir que tu étais mort. » Ainsi s’ouvre Rodéo, le premier roman d’Aïko Solovkine : sur la découverte d’un corps déchiqueté dans un accident grotesque, une voiture s’enfonçant dans la fatalité d’un camion transportant des porcs. Si le narrateur invective l’homme de sang et de boue, c’est que ce qu’il a à se reprocher ne peut être pardonné si facilement. La facture est plus lourde. Et pour solder la dette, l’âme du personnage principal – s’il en a une – devra supporter qu’on revienne en arrière, qu’on raconte toute son histoire, dans la tension de la seconde personne du singulier, dans cet acharnement thérapeutique narratif qui maintiendra notre homme vivant quelques chapitres encore, pour qu’il paie vraiment.

Le lecteur est alors plongé dans une campagne informe, une plaine de l’ennui, où des jeunes se rassemblent pour chasser. Il y a Mike, Jeff, Olivier, Christopher. Il y a Jimmy, notre accidenté du prologue, celui que le narrateur tutoie comme on met le museau d’un chiot dans ses excréments. Il y a Lucky Strike, qui est plus âgé, plus dangereux, qui affame ses chiens pour les rendre plus agressifs, qui fournit les voitures et tout ce qu’il faut pour devenir un homme sur ces terres oubliées. « D’un vide à l’autre, ils ne voyagent pas, ne vont nulle part, ne transportent rien. » À l’affût, ils attendent le gibier : une jeune fille dans une petite voiture. Alors, ils s’élancent. Foncent sur elle, tous phares éteints. L’enserrent. Tournent autour. Font mine de la laisser tranquille, puis reviennent à l’assaut. N’abandonnent que quand la fille n’est plus qu’un trognon d’angoisse, une misère de tôles à vif. Et repartent vers leur vie sans avenir, sans espoir, où ils n’ont que « des contraventions en guise d’actes de naissance ». Ils n’ont pas appris à faire autre chose que tourner en rond, sans cesse, sous cette vaste cloche. Car, s’il n’y a rien d’autre à faire, au moins, « les routes de la région sont taillées pour la guerre », au moins « la route se mue volontiers en peau ».

Aïko Solovkine nous promène dans les coulisses d’un fait divers, sous le tapis du sordide, le long de ces routes nationales qui ne mènent nulle part, dans ces villages à l’atmosphère saturée de clichés. Si le lecteur belge reconnaît le décor, il sent aussi que cette histoire peut arriver partout, peut arriver n’importe quand. L’auteur nous fait entrer dans les chambres malodorantes de ces adolescents étouffés – « ne rien entendre est une des conditions de leur survie » – elle nous permet de les suivre dans leurs repaires, le long de l’ancienne piste d’aviation allemande, dans la maison close abandonnée, dans les fêtes clandestines où l’on frappe les filles qui refusent de s’offrir. Et puis, il y a Joy. Joy est belle et intelligente. « Pétasse sur la forme, futée sur le fond, elle aime jouer de ce décalage et qu’on la tienne pour ce qu’elle n’est pas. » Joy qui est pétrie comme les autres de stéréotypes, mais qui décide du chemin qu’elle parcourt. Joy qui a un avenir, elle, complètement décalée dans ce biotope immobile, où le temps est figé, où la mouise est de toute éternité. Le roman d’Aïko Solovkine pétrifie ses personnages dans des tableaux féroces : ils s’agitent, ils appuient sur l’accélérateur, mais c’est pour mieux montrer qu’ils se cognent aux contours, qu’ils ne peuvent pas sortir. Et l’ironie de l’auteur est une couche de verre supplémentaire, à l’épreuve des balles : elle passe de l’argot des jeunes désœuvrés au raffinement distancié, de la vulgarité violente à la poésie trouble, elle nous apprend, nous aussi, à nous blesser aux frontières de l’aquarium.

Nicolas MARCHAL