Flamenco fiévreux entre l’amour et la mort

Un coup de coeur du Carnet

Anne BAUDOUR, El duende ou l’impossible à dire, Québec, Marcel Broquet La nouvelle édition, 2015, 157p., 18€

C1El DuendeL’histoire nous emmène dans les terres vastes et arides de l’Andalousie pour nous annoncer le grave accident de voiture d’un couple très connu : Jose et Amaranta Ribera. Jose est le toréro le plus célèbre de sa génération et nous apprenons rapidement son décès lors de l’accident. Quant à Amaranta Ribera, son épouse, elle est dans le coma.

Eduardo Romero est le policier chargé de mener l’enquête sur cet accident. Fasciné par Amaranta, « cette fille magnifique qui le rendait fou », depuis qu’il a posé le regard sur elle il y a quelques années déjà, il est à la fois ravi et intrigué à l’idée de l’approcher à nouveau. Une haine féroce anime en effet leurs deux familles depuis la mort tragique de son oncle et Eduardo n’en connaît pas vraiment les raisons. Il a en vain essayé à plusieurs reprises d’interroger sa grand-mère, Rosa Exposito, emmurée dans son silence depuis plusieurs années, ne daignant parler que dans la langue mystérieuse des gitans et à qui on prête des dons extraordinaires (guérisseuse, clairvoyante, maîtresse du feu). Par souci professionnel et pour lever le voile sur un secret familial, Eduardo se plonge dans cette enquête où il va assembler les pièces du puzzle de l’histoire amoureuse et familiale d’Amaranta. Un constat : sa grand-mère Rosa est associée à toutes les tragédies qui ont touché Pedro Sepulveda, le grand-père d’Amaranta, un des meilleurs éleveurs de toros de lidia d’Espagne.

De l’histoire, il vaut mieux ne pas dire plus afin de vous laisser en découvrir la richesse. Vous l’aurez compris, la trame principale du récit est fondée sur l’enquête policière, mais une large place est donnée au récit rétrospectif de l’histoire d’amour singulière entre Jose et Amaranta.

Elle ressentait dans chaque cellule de son être une haine irraisonnée pour la corrida. Mais elle avait conscience maintenant que, bizarrement, ce sentiment n’était pas lié à la peur de voir son mari y laisser sa peau. Il ressemblait bien plus à une jalousie farouche. Cette impression sonnait comme une révélation. Ainsi, elle ne tolérait plus la jouissance indicible qui se lisait dans les yeux de son mari au moment d’affronter le toro. Elle ne supportait plus les étranges noces qui l’unissaient, chaque semaine, dans la mort et la beauté, à un animal, comme dans un fiévreux poème de Lorca. Quand son époux convoquait le duende, elle était jalouse du plaisir qu’il prenait sans elle et elle le détestait. Paradoxalement, couchée sur son lit d’hôpital, elle ressentait dans tout son être un amour invulnérable, insubmersible pour cet homme. Elle n’avait aucun doute : cet amour était empreint d’éternité.

Le titre du roman, El duende, fait partie de ces délicieux mots espagnols dont il n’existe pas de traduction littérale française en un mot unique. Généralement traduit par « l’impossible à dire », il est utilisé pour désigner une émotion fugace, bouleversante et difficile à mettre en mots suscitée par un art (le chant, la danse ou la tauromachie) : « Le duende tisse un lien entre la chair et le désir. Aucun philosophe ne peut l’expliquer ; il faut ressentir ce pouvoir cabalistique […] Le duende ne vient pas s’il ne perçoit pas la possibilité de la mort. Il aime le bord de la blessure. »

El duende a apparemment été refusé par deux grandes maisons d’édition françaises sous prétexte qu’il abordait un thème controversé. De fait, il évoque la tauromachie, mais avec une telle finesse qu’il est difficile de continuer à la condamner complètement. L’arène est en effet présentée comme un lieu où « personne ne triche, [où] tout est vérité ». Par ailleurs, Anne Baudour nous emmène plus loin, dans la symbolique de l’art de la tauromachie (« l’amour est à la vie ce que le toro est au toréro : un révélateur du sublime »), n’hésitant pas à mettre en valeur la puissance érotique suscitée par le frôlement continu avec la mort.

 Jose Ribera se demandait s’il pouvait exister plus intense jouissance que celle que lui procurait la noblesse des charges des toros, alors que ce mélange de violence et de douceur agissait sur lui comme un élixir hallucinogène […] [Il] aimait plus que tout sentir le souffle de la bête sur ses hanches. Il n’était jamais mieux qu’entre ses cornes et son épouse le savait […] [Il] avait réussi l’exploit de joindre tous ces cœurs dans une consonance, une harmonie qui tenaient du sacré et l’arène était devenue temple où le sacrifice du toro n’était pas vain, mais au contraire, révélait le sens de la vie. 

El duende est le premier roman d’Anne Baudour. L’auteure n’a visiblement pas eu peur de se lancer dans un récit dont certains aspects peuvent prêter à polémique. Pour éviter ce travers, plutôt que de nous donner des arguments favorables à la tauromachie, elle nous a fait sentir les pulsations viscérales suscitées par cet art qui ne laisse personne indifférent. Ses personnages sont denses et puissants ; ils évoluent dans un univers baigné de réalisme magique, dans un style musical et soutenu où l’on sent un amour pour les mots, une belle maîtrise de la narration et une lectrice passionnée des œuvres de Gabriel Garcia Marquez. El duende est un pari risqué mais réussi. Une auteure de plus dont nous lirons avec joie les prochaines publications.

Séverine RADOUX