14 ans, pour toujours

Un coup de coeur du Carnet

Alex LORETTE, Mou­ton noir, Lans­man, 2016, 81 p., 12 €   ISBN : 978–2‑8071–0117‑3

loretteDans cette nou­velle pièce, Alex Lorette nous livre une his­toire sur le thème du har­cèle­ment sco­laire : à presque 15 ans, Camille est vic­time des vex­a­tions de jeunes de son école. À tra­vers des dia­logues très con­crets, on peut décou­vrir une bonne décli­nai­son de sit­u­a­tions de har­cèle­ment, depuis les pro­pos indif­férents typ­ique­ment ado­les­cents jusqu’à la cru­auté sans lim­ite, elle aus­si typ­ique­ment ado­les­cente. Quand on croit avoir bien com­pris de quoi il s’agit, un autre tableau nous livre un nou­veau rebondisse­ment, parce que le har­cèle­ment ne s’arrête jamais, il s’est invité dans la mai­son de Camille, se fau­file dans des cour­riels insul­tants, se matéri­alise en une page Face­book anti-Camille. Bref, il est partout, lanci­nant.

Aus­si triste que cela puisse paraître, on n’est guère éton­né de lire les con­ver­sa­tions aux accents si justes de ces jeunes. Par con­tre, ce sont tous les à‑côtés qui font mal, tous ces petits détails qui annon­cent le drame et que per­son­ne ne veut voir. Il y a Camille, qui n’a pas de répar­tie, se déval­orise et croit mérit­er ce qui lui arrive. Il y a sa maman qui veut la faire manger pour qu’elle aille mieux. Il y a une de ses enseignantes qui lui reproche son manque d’ouverture à ses cama­rades de classe. Il y a cette autre qui l’accuse de fuir ses dif­fi­cultés quand Camille lui con­fie vouloir chang­er d’école en plein milieu d’année. Il y a ce directeur d’école qui invite à taire ce qu’il se passe dans son école, pour « ne pas trau­ma­tis­er davan­tage notre pop­u­la­tion d’étudiants ».

Par­al­lèle­ment à l’histoire de Camille, nous pou­vons lire celle d’Albi, une tru­ie albi­nos, qui elle aus­si doit sur­vivre dans l’univers de l’élevage indus­triel. Cela vous paraît éloigné du sujet ? Pas tant que ça. Camille et Albi lut­tent pour leur survie, à cause de leur dif­férence.

Mais ces salopes ont réus­si à me coin­cer. Elles m’ont eue à l’usure. Juste un moment d’inattention, ça a suf­fi. Pour que je me fasse bais­er. Elles m’ont mor­due. Sans faire saign­er. Juste assez. Pour faire mal sans que ça se voie. Bref

J’ai pas lais­sé faire. J’ai gueulé. Per­son­ne n’est venu. Elles ont fini par arrêter

Depuis deux jours, elles m’empêchent de manger

Avec un style incisif com­posé de phras­es cour­tes et jux­ta­posées, Alex Lorette nous donne à lire dans une ten­sion crescen­do une réal­ité bru­tale et d’une cru­auté inouïe. Inouïe parce qu’elle touche une jeune fille qui se noie petit à petit dans son impuis­sance.

L’auteur nous livre à nou­veau une pièce engagée dont la lec­ture ne peut laiss­er indif­férent. Il nous offre un plaidoy­er vibrant pour tuer le silence et l’indifférence qui révoltent, surtout quand ils provi­en­nent d’adultes voulant sauver les apparences ou tout au moins ne pas avoir d’ennui.

Puisse la lec­ture de cette pièce faire sur­gir le débat, faire émerg­er des pris­es de con­science, faire appa­raître des oppo­si­tions face à l’inacceptable, même devant un coup de pied dans une béquille. Parce que c’est là que l’enfer com­mence.

Séver­ine Radoux