Petits et grands dieux

Un coup de coeur du Carnet

San­drine WILLEMS, Les petits dieux, Post­face de Jan Baetens, Impres­sions nou­velles, coll. « Espace Nord », 2017, 207 p., 8,5 € / ePub : 6.99 €, ISBN : 978–2‑87568–152‑2

willemsEn 2001 et 2002, San­drine Willems a pub­lié onze romans « minia­tures », sous le titre général de « Les petits dieux ». L’idée, intéres­sante, d’une paru­tion éch­e­lon­née a peut-être nui à la dif­fu­sion et au suc­cès de ces romans, et cela même si les onze titres ont été réu­nis sous cof­fret.  Aujourd’hui, Espace Nord pro­pose la réédi­tion de cinq d’entre eux : Abra­ham et l’agneau ; Car­men et le tau­reau ; Chardin et le lièvre ; La Dame et la licorne ; Tchang et le yéti. Dis­ons-le d’emblée : c’est une des bonnes nou­velles de cette ren­trée d’hiver, tant ces textes séduisants méri­tent d’être à nou­veau mis en évi­dence.

Le principe de cha­cun de ces romans est iden­tique : un per­son­nage his­torique ou mythique tient un mono­logue ou écrit à un inter­locu­teur. Il par­le de son rap­port par­ti­c­uli­er à un ani­mal. Pour Abra­ham, c’est l’agneau qui se sub­stitue à Isaac au moment du sac­ri­fice ; pour Car­men, de l’opéra de Bizet, le tau­reau qui a tué son mari ; pour Chardin, qui a si sou­vent peint des natures mortes au lièvre, c’est le lièvre qu’il a tué par acci­dent en voulant élim­in­er son rival ; pour la Dame, Mar­guerite d’Autriche, la licorne qu’elle a tis­sée sur une tapis­serie ; pour Tchang, per­son­nage de Tintin au Tibet, le yéti qui lui a sauvé la vie.

Ces romans s’inscrivent dans une réflex­ion glob­ale de S. Willems sur le rap­port entre humain et ani­mal. Comme psy­cho­logue, elle a ain­si pub­lié un essai sur l’apport de l’animal dans cer­taines psy­chothérapies (L’animal à l’âme). Dans ses romans, l’animal pose, entre autres, deux ques­tions aux dif­férents per­son­nages. Celle de l’enfance et de la rela­tion d’amour qui peut exis­ter entre un enfant et un ani­mal, qui prend plusieurs aspects au gré des dif­férents textes. Abra­ham dit ain­si qu’il n’est pas per­mis de pleur­er une bête, mais « lorsqu’il s’agit de l’enfant d’une bête, les choses devi­en­nent plus com­pliquées ». De son côté, Chardin ne peut accepter que l’on lui ait men­ti et tué le lapin qu’il chéris­sait tout enfant. Et Tchang con­state qu’un ani­mal, mais n’est-ce qu’un ani­mal ?, peut pleur­er ses petits. Sous les dif­férents per­son­nages romanesques se des­sine la fig­ure des attache­ments fon­da­teurs qui ori­en­tent une vie.

De là découle la ques­tion de la croy­ance et de la divinité. Com­ment croire en un dieu qui oblige à sac­ri­fi­er son fils, ain­si que des ani­maux, et qui est un dieu vengeur et jaloux ? La Dame se plaît à imag­in­er que la bête est peut-être le véri­ta­ble objet de la croy­ance religieuse, ain­si que l’indique l’expression d’Agnus Dei, cet agneau qu’Abraham a sac­ri­fié. Et Mar­guerite d’Autriche vit « s’ouvrir le ciel des bêtes, où les pape­gais sont chéru­bins ». Appa­raît là le sens de cet ensem­ble romanesque : les ani­maux ne sont-ils pas une divinité plus à la mesure de l’homme, des « petits dieux » avec lesquels une véri­ta­ble rela­tion d’amour se tisse ?

Indis­sol­uble­ment con­jointe à l’amour, la mort est omniprésente, celle des hommes, celle des ani­maux, mais aus­si celle des enfants et des enfants de bêtes (car les bêtes n’ignorent pas la mort, comme le mon­tre le yéti de Tchang), et sou­vent con­notée de  l’image ou de l’idée d’un crime. La réflex­ion se pro­longe alors sur la fil­i­a­tion : les per­son­nages n’ont pas d’enfants et, s’ils en ont, ils parais­sent étrange­ment détachés de la mort de leur descen­dance, qui sem­ble les attein­dre moins que celle des ani­maux qui leur étaient chers.

La pen­sée de San­drine Willems est nuancée et sub­tile­ment menée. La langue est raf­finée, d’une grande élé­gance, avec un réel bon­heur d’expression et des for­mules qui résu­ment un élé­ment de pen­sée. La lec­ture exige de l’attention car cette langue doit se déguster, mais le bon­heur de lec­ture est à la mesure.

Ces textes ont été qual­i­fiés de « romans minia­tures ». Ils sont fort courts (à peine plus d’une trentaine de pages de l’édition Espace Nord), mais ne peu­vent cepen­dant pas être con­sid­érés comme des nou­velles. C’est plutôt dans le sens pic­tur­al qu’il faut com­pren­dre l’épithète minia­ture : une œuvre de petite dimen­sion, dans laque­lle la com­po­si­tion doit pou­voir faire tenir de manière équili­brée tous les élé­ments, avec une tech­nique (ici styl­is­tique) pré­cise et ciselée.

Cette réédi­tion par­faite­ment jus­ti­fiée amène à for­muler un souhait : que les autres titres des « petits dieux », disponibles aux Impres­sions nou­velles, l’éditeur d’origine, béné­fi­cient de cette paru­tion pour être eux aus­si remis en évi­dence.

Joseph Duhamel