Réenchanter Bruxelles

Un coup de coeur du Carnet

Cather­ine DESCHEPPER (nou­velles) et Mar­tine HENRY (pho­togra­phies), Brux­elles à con­tre­jour, Quad­ra­ture, 2017, 120 p., 18€/ePub : 9.99 €, ISBN : 978–2‑930538–70‑9

deschepper« Brux­elles à con­tre­jour, ce sont des images, des impres­sions offertes, puisées, pêchées par­fois, au hasard des ren­con­tres dans les rues de Brux­elles. Un pro­jet photo/graphique lit­téral et lit­téraire, une vis­ite qui n’a rien de touris­tique au cœur d’une cap­i­tale de cœur. Des lieux, des moments sai­sis, et des his­toires qu’on invente, comme on fait quand on s’ennuie, à la ter­rasse d’un café. Ou quand on croise d’autres êtres et qu’on se dit, “et si…” » Tel est le pro­jet de l’auteure Cather­ine Deschep­per et de la pho­tographe Mar­tine Hen­ry, défi­ni dans leur préam­bule. Telle est égale­ment leur réus­site.

Rue de la Régence, une fée cour­bée, les bras bal­lants, le poids du monde sur ses ailes, en sus­pen­sion lasse. Une Clo­chette hors du Pays imag­i­naire, égarée, qui se mul­ti­plie peu à peu sur les murs brux­el­lois et s’offre furtive­ment au regard des pas­sants pressés. Jusqu’à ce qu’un enfant per­du dévie de sa gold­en route toute tracée et piste la pous­sière d’étoile le long d’un itinéraire tortueux. « Elle lui résis­tait, c’est une nou­veauté. L’envoutait, c’est une étrangeté. L’irritait, par sa volatil­ité. »

Palais des Beaux-Arts, en arrière-plan d’un cliché som­bre et poudré, une dame âgée lit un fas­ci­cule, dans cette pos­ture de recul typ­ique aux pres­bytes. Sa chevelure rassem­blée en un chignon sur­mon­tant un vis­age con­trac­té de con­cen­tra­tion aspire la lumi­nosité. Comme devant le miroir du coif­feur, cette fée mar­raine de la cap­il­lar­ité : « Et là, dans cette semi-obscu­rité, les cheveux de madame Van­der­li­est atti­raient la lumière. Bril­laient. Resplendis­saient. […] une femme dif­férente, iden­tique, plus belle. Une autre vérité. Celle des poètes. »

Palais de Jus­tice, des march­es en plongée, une route aux pavés iné­gaux, un pigeon der­rière une jeune femme de dos. Il y a des fleurs sur sa blouse, du désor­dre dans la béance de son sac-de-Mary-Pop­pins, des soucis plein sa tête ployée. « Tout est ques­tion de légèreté. C’est facile quand on y pense. Quand trop de choses pèsent sur moi, je finis par me sen­tir légère. » Un ange silen­cieux, tombé de l’Exil, résigné. À la mer­ci de.

Quarti­er des Marolles, une vit­rine où s’exposent, voilés par le reflet de la rue, des corps en plas­tique, des cheveux en nylon, de la lin­gerie noire. Cette même lin­gerie que Moni­ka porte sous sa robe, afin de se don­ner une con­te­nance secrète lors de son avène­ment dans « l’ex-belle-famille-mais-la-belle-famille-quand-même de son futur époux ». Reste à savoir si le char­mant se trans­formera en cra­paud dans le roy­aume de la méchante reine ou s’il pro­tègera sa mod­este princesse des brûlures de l’élégant drag­on.

Dans ce recueil de nou­velles – comme au quo­ti­di­en, sans le savoir –, on croise aus­si des marabouts au Jardin Botanique (non, non, pas seule­ment à Matonge) qui pos­sè­dent le pou­voir de par­ler aux chats morts et aux ficus souf­fre­teux ; des jeunes au sor­tir de la Gare Cen­trale, riant à la vie dont les fils sont tirés par de capricieuses Par­ques ; de sémil­lants far­fadets col­lec­tion­neurs de paroles attrapées dans l’indûment nom­mé Parc Roy­al ; des hikiko­moris occi­den­taux, des cheva­liers arthuriens, des aliens, des saints, des vengeurs masqués et autres spéci­mens d’une faune… zin­neke.

L’on se four­voierait en lim­i­tant la démarche des auteures (textuelle et visuelle) à la nar­ra­tion de la petite his­toire d’une pho­to ou, inverse­ment, à l’illustration d’une nou­velle par un joli cliché. Certes, un dis­posi­tif fic­tion­nel est scrupuleuse­ment respec­té tout au long du recueil (une entité mag­ique, une pho­togra­phie, une nou­velle), mais il relève bien moins de la jux­ta­po­si­tion que de l’interpénétration. C’est ain­si que les êtres mer­veilleux et l’image observée ressur­gis­sent lors de la lec­ture des cour­tes nou­velles ; et que l’on se prend à revenir sur nos mots et à tourn­er les pages en arrière afin d’observer, à nou­veau, plus fine­ment cette fois, la pho­togra­phie inau­gu­rale et, dans un même mou­ve­ment, savour­er plus inten­sé­ment les phras­es qui la tra­versent. Les styles des artistes se répon­dent par­faite­ment : Deschep­per mitraille en rafale dans une prose sen­si­ble et alerte ; Hen­ry sus­pend les instants. Cha­cune intime­ment ancrée dans un réel dont, ensem­ble, elles lèvent fugace­ment un pan du voile, en noir et blanc. Les deux couleurs sans couleur ; les champs chro­ma­tiques qui se jouent de la lumière vis­i­ble, l’absorbent ou la reflè­tent. Comme dans toutes les exis­tences, vécues ou imag­inées, entre ombre(s) et étincelance(s). Au cœur de notre cap­i­tale.

Samia Ham­ma­mi