Le pervers guette

Élodie WILBAUX, Le voisin de la cité Vil­lène, M.E.O., 2018, 170 p., 16 €, ISBN : 978–2‑8070–0168‑8

Suf­fit-il d’une men­tion sur la cou­ver­ture et d’un aver­tisse­ment pour faire d’un témoignage un roman ?

Cette his­toire est basée sur des faits réels. Par souci de con­fi­den­tial­ité, les noms des per­son­nes, lieux et dates ont été changés.

L’écriture atten­tive d’Élodie Wilbaux, entre reportage et procès-ver­bal, fait net­te­ment pencher la bal­ance vers le témoignage. À la fois celui des vic­times, une bande de garçons de sept-huit ans pris dans la sor­dide con­fu­sion des sen­ti­ments orchestrés par un adules­cent pédophile, et sa pro­pre expéri­ence :

— Tu as déjà couché avec un homme ?
— Oui, mais c’était con­tre ma volon­té.

Com­pagne d’un des plaig­nants, la nar­ra­trice racon­te avec sobriété les trois jours de procès d’un récidi­viste, un épou­vantable manip­u­la­teur qui s’est assuré pen­dant plusieurs décen­nies un train con­tinu de vic­times soumis­es à ses charmes, à ses cadeaux, à ses désirs, à ses jeux et à ses règles. Un être si ter­ri­ble que les enfants revi­en­nent chercher auprès de lui l’amour per­vers qu’il leur a appris aux moments-clés de leur développe­ment physique et men­tal. Un type d’une emprise si grande que cer­tains d’entre eux, devenus jeunes adultes, vien­nent témoign­er en sa faveur.

La nar­ra­trice vit chaque étape de la procé­dure en se posant des ques­tions droites, hon­nêtes, raisonnables et en accep­tant les débor­de­ments d’émotions sur­gis­sant tant à la barre qu’en elle-même. Le com­bat intérieur est immense et comme toute vic­time, elle trou­ve le moyen de min­imiser ce qui lui est arrivé tout en sor­tant du déni.

Je reviens petit à petit dans le présent. Une pen­sée claire émerge du chaos. Moi aus­si, j’ai été abusée. De façon dif­férente, de moin­dre ampleur. J’en prends con­science.

Le dénoue­ment, le juge­ment est minus­cule, pas même médiocre en regard des vies ruinées. Le per­vers qui guette perd si peu par rap­port à son incom­men­su­rable appétit de nui­sance et son insa­tiable plaisir à détru­ire.

— D’abord des caress­es, puis des attouche­ments sur le sexe… Ça s’est pour­suivi petit à petit par des fel­la­tions sur moi… Moi, je devais lui en faire… quand je per­dais aux jeux vidéo. Ensuite, il est passé à la sodomie. Par­fois il fil­mait.

La nar­ra­trice tente vers la fin de retrou­ver le bon­heur d’être en vie et de bons sen­ti­ments. Mais l’innocence est bafouée, per­due. Elle veut se con­va­in­cre du con­traire, qu’il est à nou­veau pos­si­ble d’aimer, de vivre et d’aimer vivre. La morale de l’histoire l’impose. Sur­vivre l’exige.

Tito Dupret