Jeux de maux, jeux de l’égo

Luc TEMPLIER, Les derniers jours du Moi, Weyrich, coll. “Plumes du coq”, 2018, 211 p., 15 €, ISBN : 978–2‑87489–497‑8

Les derniers jours du Moi en sont con­fis. C’est une apothéose du je pour le non-nom­mé Per­son­ne. Celui-ci écrit son anam­nèse, recon­sti­tu­ant sur le con­seil de son psy­chi­a­tre, l’histoire pathologique de sa mal­adie : « Mal dans ma peau ? C’est peu dire ! Surtout mal dans ma peau de mâle. Imbu de ma per­son­ne, j’avais la gueule de bois », la gueule de moi.

L’ego est hom­meni­vore, Doc­teur.

L’acide lucid­ité du nar­ra­teur tient à exprimer dans les « Mots­maux » de ses « Amoiements » la légèreté et l’humour de sa sit­u­a­tion. C’est qu’elle est grave, qu’il est en dan­ger. Pour se débar­rass­er de soi, il doit se met­tre à nu. Lit­téraire­ment et lit­térale­ment. Dans ce proces­sus intérieur lent, c’est pris de pri­apisme en place publique que Per­son­ne est embar­qué en mai­son de san­té ; auteur et créa­teur d’« Un JE de hasard. Un JE de dupe. Un drôle de JE de rôle. »

Comme dans une cible, je pas­sais d’anneau en anneau,
tou­jours plus étroit, croy­ant à chaque pas attein­dre mon cen­tre

L’aventure devient un essai philosophique non iden­ti­fié. Luc Tem­pli­er rap­pelle l’universalité du moi et racon­te, à par­tir du chemin d’un fou qui peut être un génie, la voie pos­si­ble d’une douloureuse libéra­tion de soi, d’une néces­saire implo­sion du moi pour une jouis­sive explo­sion de joie. Car Per­son­ne décou­vre le bon­heur dans son mal­heur d’être un homme. Pour s’en sor­tir, il a un grand pro­jet, son Grand Œuvre, vers lequel il con­duit le lecteur.

J’ai la cer­ti­tude, Doc­teur, que le bon­heur d’une vie
se joue sur quelques sec­on­des sen­si­bles, ten­dues comme l’éternité

Per­son­ne s’imagine à « l’heure de la grande vacance du Moi. Le bout du men­songe. La fin du feint. » Égo­cen­trys­térique, il se demande « Jusqu’où faut-il descen­dre ? Dans quels bour­biers scin­tille le feu sacré de l’homme ? » Réduit à men­di­ant néant, se sai­sis­sant de la vacuité du vide, « sans toit ni Moi », il décou­vre tel Dio­gène de Sinope, le dégoût et le mépris de ses sem­blables, s’exaltant :

Si vous accueillez cela, si vous l’accueillez vrai­ment, quelle con­va­les­cence !

Unique et inef­fa­ble, ce que vit Per­son­ne ressem­ble à ce que le néo­pla­toni­cien Plotin (205–270) dit de l’expérience mys­tique : le moi se perd, il n’est plus rien, ni esprit ni corps, il y a rup­ture. Pour­tant c’est à la fois une expan­sion et une impres­sion d’intensification du moi. Le moi sort de ses lim­ites et se dilate dans l’infini. Il se perd dans quelque chose qui le dépasse totale­ment.

J’étais immergé en per­ma­nence dans cette sorte de béat­i­tude sans nom, sub­til équili­bre de yin et de yang, sans trop de mâle, sans forme, sans début ni fin, sans espoir, parce que sans regret, que j’appellerai « Éveil », faute de mieux.

Cepen­dant, cet état ne peut être qu’inattendu parce que pur ; non désiré. Mais alors, quel est donc ce grand pro­jet, le Grand Œuvre en Per­son­ne ?