Rudesse de l’éther

Pas­cal FEYAERTS, Aspérités, Coudri­er, 2020, 54 p., 16 €, ISBN : 978–2‑390520–13‑9

pascal feyaerts aspéritésPour lui, le poète se doit de créer de la tran­scen­dance, lit-on en fin de vol­ume à pro­pos de Pas­cal Feyaerts. À elle seule, cette phrase soulève de nom­breuses ques­tions, dont de vocab­u­laire. Aus­si parce que le titre du présent recueil est Aspérités. Appos­er aspérités et tran­scen­dance est para­dox­al. Or, on lit un peu plus haut : Il y a chez moi une esthé­tique du ques­tion­nement et de l’ouverture et je vois sou­vent les choses par le prisme de l’oxymore. Ain­si, l’auteur ne souhaite rien d’autre que lier des réal­ités très séparées.

C’est d’ailleurs ce que sem­ble exprimer le dessin de Cather­ine Berael sur la cou­ver­ture : étroitesse ici et per­spec­tive au loin, nuances de gris et tach­es de couleurs vives, noire impasse sous un ciel blanc, fer­me­ture au sol pour un déploiement ver­ti­cal… Prison vers une pos­si­ble éva­sion ?

Le ciel demeure à creuser
Si l’on veut attein­dre le côté
Préhen­si­ble de l’âme

Trois vers, deux oxy­mores. Cette fig­ure de style est au croise­ment du lan­gage et des idées, depuis la pub­lic­ité jusqu’à la poésie. Il s’agit d’une bis­so­ci­a­tion entre ter­mes opposés. Elle ouvre un espace de pen­sée où vit la créa­tiv­ité-même, où sa mobil­ité est max­i­male et dépasse for­cé­ment les inten­tions de l’auteur qui en appelle à la sub­jec­tiv­ité du lecteur, à son effort, à son tra­vail, à son imag­i­na­tion.

Car quelle image s’expose dans l’esprit de cha­cun lorsqu’il s’agit de « creuser le ciel » ? Quelle action le corps peut-il faire quand il s’entend de « pren­dre l’âme » ? L’auteur, c’est son souhait, pose les ques­tions et n’y répond pas. Parce que toute ques­tion tran­scende toute réponse ? Parce que toute ques­tion est plus belle que toute réponse ? Parce que la fig­ure (de style) sup­plante la plu­ral­ité des con­tenus pos­si­bles, relat­ifs ? Parce que le but, l’objectif, la final­ité, c’est de ques­tion­ner, peu importe la réponse ?

On dirait une esthé­tique de l’inconfort voire de l’insurmontable. Ques­tion­ner sans répon­dre peut ren­dre nerveux, voire fâch­er. Ques­tion­ner sans répon­dre appuie et aug­mente la soli­tude de part et d’autre du point d’interrogation. Rien d’étonnant cepen­dant, parce que Pas­cal Feyaerts l’annonce dès les pre­mières lignes de son recueil:

Debout seul dans un fier marécage
Qui me mange de l’intérieur et débor­de
Seul si seul à ten­ter d’écrire le poème ultime

Alors ? Ques­tion­ner sans répon­dre car seul on n’y parvient pas ? Ques­tion­ner sans répon­dre car il faut être plusieurs pour y par­venir ? Voici peut-être une piste de réflex­ion sus­cep­ti­ble d’éclairer le poète et la poésie elle-même. Le poète est aus­si celui qui ne trou­ve pas de répons­es à ses ques­tions. Le poème peut aus­si être un appel à l’aide, voire au sec­ours.

Si la ques­tion décolle l’esprit du sol, la réponse offre bien un retour au réel, une aspérité, et par ce mou­ve­ment d’aller-retour, une dynamique salu­taire sug­gèr­era de « creuser la tran­scen­dance ». N’est-ce pas ?

Tito Dupret