Belette et Lapin

Un coup de cœur du Car­net

Marine SCHNEIDER, Tu t’appelleras Lapin, Ver­sant Sud, 2020, 48 p., 14 €, ISBN : 978–2‑930938–24‑0

marine schneider tu t'appelleras lapinL’univers de Marine Schnei­der se pelo­tonne dans un fan­tas­tique mys­térieux. Cette artiste crée des albums atmo­sphériques qui sur­pren­nent et intriguent. Son trait se fait épuré et expres­sif quand elle envis­age cer­tains per­son­nages, alors que sa tech­nique se ram­i­fie au moment de représen­ter la nature. Effets d’aquarelle et de pas­tel, rehausse­ments de con­tours, tex­ture en super­po­si­tions, per­spec­tives recal­i­brées, vari­a­tions autour des verts et du saumon… Par touch­es, aplats, traits et nuages, Schnei­der com­pose avec sen­si­bil­ité un imag­i­naire dense, silen­cieux et accueil­lant qui sus­cite une irré­sistible envie de le pénétr­er.

« Per­son­ne ne sait exacte­ment quand cette his­toire a com­mencé. C’était sûre­ment la nuit. En tout cas, per­son­ne n’a rien vu, per­son­ne ne l’a vu arriv­er. » Pour­tant, un matin, il était là, au milieu du vil­lage, à l’endroit où il y avait avant « le ter­rain de foot, la prairie du papa de Joseph et le champ de bet­ter­aves ». Immense (4725 cen­timètres !), mas­sif, blanc et inerte. Plongé dans un pro­fond som­meil (peut-être le même que celui du Dormeur du Val…), il sem­ble se repos­er, sans bouger ni pat­te ni oreille. Qui est-il ? D’où vient-il ? Com­ment est-il arrivé là ? Com­bi­en de temps restera-t-il ? Que veut-il ? La présence de cet être n’est qu’absence de cer­ti­tudes. Heureuse­ment pour lui, c’est Belette qui l’a décou­vert, alors qu’elle était  sor­tie chercher des champignons et du bois, et qui, avec déter­mi­na­tion, l’a bap­tisé par ces sim­ples paroles : Tu t’appelleras Lapin.

Belette, c’est une fil­lette de sept ans qui habite sans per­son­ne un peu en-dehors du vil­lage et qui prend soin d’elle comme une grande. Si elle a approché Lapin ce matin-là, après une pre­mière réac­tion de recul, c’est parce qu’elle « […] dit tou­jours que quand on vit toute seule, on ne peut pas avoir peur ». Elle a donc bravé ses appréhen­sions et envelop­pé Lapin de sa curiosité et de son atten­tion. Quand les par­ents de ses amis ont con­staté l’existence de cet étranger « encom­brant, peut-être dan­gereux », après con­cer­ta­tion entre adultes, ils ont con­jugué leurs efforts afin de déplac­er, de cacher, d’enterrer, bref de faire dis­paraître Lapin. Les enfants, au con­traire, se sont habitués à lui et l’ont vite inté­gré à leur quo­ti­di­en : « Elliott, Alas­ka, Joseph, Titus, Paula, tout avaient adop­té Lapin, leur ani­mal-mon­tagne. Tan­tôt tobog­gan, obser­va­toire, tan­tôt ter­rain de jeu d’une par­tie de cache-cache. Ils lui tres­saient les poils, lui racon­taient des his­toires, le réchauf­faient avec un feu. » Tout en se deman­dant s’il se réveillera un jour…

Marine Schnei­der effleure de sa plume et de ses mots un ques­tion­nement éminem­ment humain : quel est notre rap­port à l’étranger, à l’inconnu, à l’inattendu ? Com­ment appréhen­dons-nous le change­ment ? Et quelles traces laisse-t-il en nous ? Le déni, la résis­tance, l’adaptation, le rejet, l’acceptation et le dépasse­ment sont autant de réac­tions face aux mod­i­fi­ca­tions, quelles qu’elles soient, qui émail­lent notre exis­tence. C’est entre autres ce que la tal­entueuse autrice-illus­tra­trice met en lumière (et ombre) dans Tu t’appelleras Lapin, une fable à la magie per­sis­tante… 

Samia Ham­ma­mi