L’Art et marges musée

COLLECTIF, Art et marges musée, CFC, 2020, 224 p., 30 €, ISBN : 9782875720573

art et marges museeÀ l’occasion des dix ans d’Art et marges musée, CFC Édi­tions pub­lient un ouvrage de référence retraçant la créa­tion et l’évolution d’un espace dédié à l’art brut, à l’art out­sider, évo­quant une col­lec­tion riche de plus de qua­tre mille œuvres d’artistes de toutes nation­al­ités. Fondé en 1984 par Françoise Hen­ri­on, Art en marge se présente comme un lieu d’exposition et d’études d’œuvres plas­tiques créées par des per­son­nes tra­vail­lant dans des ate­liers créat­ifs ou par des auto­di­dactes en marge des cir­cuits de l’art. Les textes de Lau­rent Busine, Carine Fol (anci­enne direc­trice d’Art en marge, à l’origine de la créa­tion du Art et marges musée, direc­trice artis­tique du cen­tre d’art CENTRALE for con­tem­po­rary art), Sarah Kokot, Car­o­line Lamarche, Thibaut Leonardis, Gérard Pres­zow et Tatiana Ver­ess (direc­trice artis­tique actuelle d’Art et marges musée) inter­ro­gent les muta­tions déf­i­ni­tion­nelles du champ de l’art brut, out­sider, en marge : de l’art « psy­chopathologique », « art des fous » col­lec­tion­né et étudié par le psy­chi­a­tre et his­to­rien de l’art Hans Prinzhorn à la col­lec­tion d’art brut de Jean Dubuf­fet, l’inventeur de la notion d’art brut, des œuvres rel­e­vant de l’autodidaxie ou issues d’ateliers en milieu insti­tu­tion­nel à la sin­gu­lar­ité de créa­tions hors normes, échap­pant à la car­togra­phie des sédi­men­ta­tions artis­tiques.

Les auto­por­traits nus, tour­men­tés de Josef Hofer, les paysages imag­i­naires sou­vent baignés de couleurs vives de Georges Cauchy, le per­cu­tant tra­vail de Paul Duhem sur les têtes, les cannes totémiques de Jean-Pierre Ros­tenne, les sculp­tures trai­tant de la mater­nité de Seyni Aa Cama­ra, les tra­jets car­tographiques de Jeroen Hol­lan­der, le réseau ser­ré de phras­es-prières de Jill Gal­liéni, les ver­tiges chro­ma­tiques de Michel Goy­on, les œuvres de Martha Grü­nen­waldt, Yas­sir Amazine, Aloïse Cor­baz, Daniel Ster­ckx, Dirk Martens… sont avant tout des agence­ments plas­tiques générant une expéri­ence, une ren­con­tre avec des univers portés par une inten­sité psy­chique traduite formelle­ment. Comme la con­jonc­tion de coor­di­na­tion l’indique, Art et marges musée élar­git les hori­zons en priv­ilé­giant les passerelles entre l’art des marges et l’art insti­tu­tion­nel, en veil­lant à éviter à la fois la ghet­toï­sa­tion des créa­teurs d’art out­sider et leur récupéra­tion-dilu­tion dans l’art con­tem­po­rain.  

Se laiss­er per­cuter par des œuvres por­teuses d’une forte inven­tiv­ité, qui vien­nent des lisières, qui se tien­nent au dehors du cir­cuit de l’art offi­ciel, d’un con­di­tion­nement par « l’asphyxiante cul­ture » (Jean Dubuf­fet), c’est s’ouvrir à la fragilité de créa­tions qui furent longtemps invis­i­bil­isées ou biaisées par le regard clin­ique, aliéniste, dans lequel on les enfer­mait. Que les créa­tions esthé­tiques soient sou­vent nour­ries par une souf­france, un mal-être ontologique, des tour­ments exis­ten­tiels que l’artiste trans­fig­ure en œuvre n’est certes pas l’apanage des magi­ciens et magi­ci­ennes de l’art brut. Ce corps à corps avec le chaos qu’on porte en soi, avec des forces qui boule­versent l’économie de l’être qui les endure est le pro­pre du geste esthé­tique. Mais, comme l’analyse Carine Fol, l’expérience du désas­tre ren­con­tré et sur­mon­té par son expres­sion artis­tique a ceci de par­ti­c­uli­er dans le chef des artistes out­siders, en marge de la société : « la dif­férence entre ces artistes et les pro­fes­sion­nels réside à mon avis dans leur rela­tion à leur œuvre et au monde de l’art, sou­vent impi­toy­able pour des per­son­nes frag­ilisées ». L’ouverture à des œuvres-exis­tences, à des univers portés par ceux et celles qu’on assigne à des « vies minus­cules » (Pierre Michon), qu’on relègue dans la réclu­sion, délivre de nou­velles expéri­men­ta­tions esthé­tiques, mar­quées du sceau d’une néces­sité, d’une authen­tic­ité vec­trice d’émotions. Pour faire l’épreuve de formes artis­tiques, par­tielle­ment et à des degrés var­iés, non médiées par le poids de la tra­di­tion, de l’héritage de l’histoire de l’art, le spec­ta­teur entre dans un devenir-médi­um, un devenir-spirite au fil duquel son incon­scient, le « pèse-nerfs » de sa sen­si­bil­ité entrent en réso­nance avec l’inconscient de l’artiste.

Lais­sant par­ler une série d’œuvres, Car­o­line Lamarche écrit à pro­pos d’un dessin au feu­tre d’André Prues :

Épi­derme mon­tag­neux,
voies d’en haut,
ou d’en bas, chemins,
déli­cats où se per­dre

Véronique Bergen

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Art et Marges Musée, ses col­lec­tions, ses devenirs : entre­tien de Véronique Bergen avec Tatiana Ver­ess et Carine Fol (L’art même n°83, p. 42–44)