Il est temps de réinviter la beauté

Rose-Marie FRANÇOIS, Temps sans faux, Arbre à paroles, 2020,135 .p, 13 €, ISBN : 978–2‑87406 700–6

françois temps sans fauxLau­réate de nom­breux prix lit­téraires, Rose-Marie François abor­de depuis Girou­ette sans clocher, son pre­mier recueil de poèmes parus en 1971, la lit­téra­ture sous dif­férents angles. La poésie et le roman en con­stituent le socle. Elle accoste aus­si aux rivages de la scène avec des textes, qu’elle aime à jouer elle-même. Spé­cial­iste de lit­téra­ture let­tone, elle en a été l’ambassadrice en langue française par de nom­breuses tra­duc­tions et con­tri­bu­tions à des antholo­gies plurilingues.

Nous avons tenu à évo­quer d’emblée ces dif­férentes facettes de l’œuvre de Rose-Marie François, tant il nous a sem­blé en devin­er les éclats dans le dernier recueil en date qu’elle pub­lie sous l’enseigne de L’arbre à paroles sous le titre-valise de Temps sans faux. Dès l’exergue du recueil, la poète sem­ble nous don­ner une clé de lec­ture de cet ensem­ble de textes : « Mais qui ne rêve/d’un/temps sans faux/d’un temps sans fin/ sans/le coup de feu/ de la / Faucheuse ? » La réso­nance funeste de cette pre­mière page ouvre qua­tre sec­tions, comme qua­tre saisons, dont cha­cun des inti­t­ulés est placé sous le signe l’écriture : Écrire la nuit, Écrire par terre, Écrire sur l’eau, Écrire en rêve.

S’ouvrant sur un rêve d’éternité, le livre s’achève par une man­i­fes­ta­tion sym­bol­ique de celle-ci, à tra­vers l’enthousiasme de l’enfant : « ‘Omaïe, je sais écrire/tout à coup !’ et il épèle…/Oui, tout à coup/il sait écrire et veut me le dire./À lui d’écrire./Je peux par­tir ».

Entre ces deux pôles du livre, la poésie évoque quelques-unes des voca­tions de l’autrice. Ain­si, le goût des langues est annon­cé dans un Avant dire : les mer­les de Babel. Rose-Marie François y évoque « l’oiseau imi­ta­teur », le mer­le dont elle fait le sym­bole des « truche­ments, des inter­prètes ». Ce sont eux, les tra­duc­teurs qui « brouil­lent les fron­tières de l’étranger, /de l’insolite, de la crainte de l’autre et de l’inimitié ». En deux vers irré­ductibles, Rose-Marie François salue leur œuvre, dans une évo­ca­tion qui embrasse l’écriture, la lit­téra­ture, l’enseignement, le jeu théâ­tral, tout ce qui pro­duit cette « polyphonie<qui>, chaque jour/sauve la cité des hommes ».

L’angoisse du départ, de la mort, du Défini­tif adieu,  si elle sous-tend l’ensemble de l’ouvrage, offre aus­si à la poète la voie belle et lumineuse vers les enchante­ments de la vie, de l’enfance, de l’ouverture à l’autre, autant de lumières que pro­jette l’écriture poé­tique. Mais, lanci­nantes, revi­en­nent les images funèbres et anx­ieuses de l’oubli odieux (« quand l’amnésie referme/les grilles des camps »), de l’indifférence (« J’ai beau crier/nul ne m’entend »). Dans un mou­ve­ment de bal­anci­er, comme si la poète ne voulait nous aban­don­ner sous le dais noir du dés­espoir, resur­gis­sent les espérances, « Il est temps/ de réin­ven­ter la beauté », mais aus­si les sou­venirs d’enfance, comme l’évocation de par­ents mélo­manes (« Je suis blottie/sur tes genoux,/tu bats la mesure,/tu mur­mures les notes. Maman dans ses cordes/et toi dans tes cuiv­res. »), évo­ca­tion aus­sitôt altérée par le regret de n’être pas musi­ci­enne elle-même et de n’avoir que des mots. Des images de la guerre hantent aus­si la mémoire et revi­en­nent comme pour implor­er le rêve de paix.

Les textes ne sont pas datés, mais on devine que cer­tains d’entre eux, comme ceux issus des « feuilles tombées, éparpil­lées, d’un car­net de voy­age », ont fait l’objet d’une relec­ture par l’autrice qui les a dis­posées notam­ment dans Écrire par terre. On y évoque des trains, des villes (Rome, Berlin, Jérusalem), des paysages, des lumières, mais aus­si l’exode.

Il y a  ce Cher Ailleurs que la poète inter­roge (« t’ai-je trou­vé ? »)  Et la réponse, comme une ful­gu­rance : « Chère Railleuse,/ne sais-tu pas ? / Me trou­ver, c’est te per­dre ».

On pour­rait mul­ti­pli­er à l’infini les évo­ca­tions de ce qui fait la grâce sans cesse renou­velée de ce recueil, citer l’un ou l’autre vers encore dont l’encre est d’arc en ciel, retrou­ver les sonorités mul­ti­lingues, évo­quer l’amour de la Let­tonie lui aus­si accroché sym­bol­ique­ment à l’enfance (comme dans ce mag­nifique texte dédié à Crique­lions, la mai­son de l’enfance, « per­due en 1945 »).

Cha­cune des lec­tures que nous faisons de Temps sans faux, ouvrant main­tenant les pages au hasard, nous offre une réso­nance renou­velée du bon­heur de lec­ture ini­tiale. N’est-ce pas là ce qui fait d’une écri­t­ure, une œuvre ? Cette force vive qui nous est trans­mise par les mots, dont l’enfant va s’emparer « Omaïe, je sais écrire, tout à coup ! », s’exclame-t-il ! Et on se demande qui est cet enfant ? N’est-il pas aus­si cette poète dont nous refer­mons à présent le recueil ?

Jean Jau­ni­aux