« Qui aimera le diable ? Qui chantera sa chanson ? »

Luc DEVREESE, La mémoire du sable, Weyrich, 2021, 152 p., 14 € / ePub : 9,99 €, ISBN : 9782874896750

devreese la memoire du sableLa vie de Julius est plutôt morose depuis qu’il a per­du son tra­vail… ou peut-être l’a‑t-elle tou­jours été ? Cet éter­nel céli­bataire est très soli­taire. Il voit par­fois sa vieille sœur Mar­cel­la qui vit dans une petite mai­son de l’ancien béguinage de Mont-Saint-Amand. À l’époque, il allait aus­si par­fois ren­dre vis­ite à Lieve, une pros­ti­tuée du quarti­er de la gare. Poussé par un élan inhab­ituel – comme s’il était temps qu’il aille à con­tre-sens de sa vie – il entre chez un anti­quaire et en ressort avec une stat­uette représen­tant le dieu Pan, le sexe dressé. Il ne sait expli­quer pourquoi il est attiré par cet objet. Il veut mon­tr­er la stat­uette à Mar­cel­la. La vieille femme qui perd la vue sourit joyeuse­ment en touchant le mem­bre de la stat­uette. Julius sent que quelque chose a changé dans sa vie depuis qu’il a acquis cette stat­uette, comme si sa mélan­col­ie voulait dis­paraître. Il veut revoir Lieve, mais il apprend qu’elle ne tra­vaille plus dans le café où il allait la retrou­ver.

Il ren­tre alors dans son petit apparte­ment, à l’écart de la ville. Son pro­pre pénis lui sem­ble bien ridicule à côté de celui de la stat­ue. La nuit, il fait de drôles de rêves et il embrasse le petit dia­ble sur la bouche. Le regard de Pan sem­ble tou­jours le nar­guer, entre ironie et moquerie. Per­tur­bé par ses actes noc­turnes, il retourne chez le bro­can­teur. Le vieux vendeur lui racon­te sa pro­pre his­toire et lui tient des pro­pos étranges au sujet de cette stat­uette. Fatigué, Julius décide de s’en débar­rass­er en la don­nant à sa sœur, mais en arrivant chez elle, il ne la trou­ve pas. Un petit mot lui annonce qu’elle est par­tie à Mban­za, le vil­lage africain qui l’a vue naître. Julius se sent com­plète­ment aban­don­né par cette sœur qui a tou­jours été comme une mère pour lui. Com­ment a‑t-elle pu par­tir en voy­age à un âge si avancé ? Pourquoi Julius reste-t-il cloîtré dans sa vie si étriquée et sans goût ? Pourquoi l’acquisition de cette stat­uette prend-elle tout à coup telle­ment d’importance ? Redonne-t-elle un sens à sa vie ? Qui est-elle vrai­ment ? C’est le début d’une quête qui con­duira Julius de la ville à la forêt, de Wal­lonie à Dres­de, puis au Moyen-Ori­ent. Une quête qui le mèn­era sur les chemins de la mémoire et de son passé, de l’amour et de son présent.

La mémoire du sable est admirable­ment bien écrit. Luc Devreese, acteur, auteur dra­ma­tique et enseignant, n’est pas avare en images fortes, comme ce grand oiseau qui revient à plusieurs repris­es. L’auteur dis­tille quelques élé­ments durant tout le roman qui ne pren­nent sens qu’à la fin. Le réc­it s’ouvre d’ailleurs sur un étrange pro­logue qui donne le ton. Lors de son périple, Julius ren­con­tre dans la forêt un vieil homme, dénom­mé Vir­gile, décrit comme un « grand légume de bib­lio­thèque ». La descrip­tion de son habi­tat sens dessus dessous, où cohab­itent livres et légumes, est tout sim­ple­ment exquise :

Dans la cui­sine-cham­bre de M. Vir­gile, c’était un peu le bor­del. Les usten­siles, les ver­res, les écuelles et les légumes étaient mêlés aux livres dis­séminés un peu partout comme des sen­tinelles. Cer­tains posés sur une assi­ette, d’autres en équili­bre sur une cruche, d’autres traî­nant leurs dernières pages dans l’eau sale de l’évier, d’autres encore adossés à un céleri ou à un poireau. Ils étaient tous plus ou moins tachés de terre ou de graisse. L’ensemble fai­sait un drôle de tableau ; un petit cos­mos en soi, un monde minéral, végé­tal et livresque.

Ces pas­sages poé­tiques sont de vrais petits tré­sors au cœur d’un roman qui flirte avec le fan­tas­tique et dont cer­tains épisodes plon­gent dans une noirceur très crue. Luc Devreese signe un pre­mier roman très réus­si, aux édi­tions Weyrich, col­lec­tion « Plumes du coq ».

Émi­lie Gäbele