Au vert pays d’Aubain

Jules BOULARD, La mor­sure du feu, Weyrich, coll. « Plumes du Coq », 2022, 344 p., 18 € / ePub : 13,99 €, ISBN : 9782874896842

boulard la morsure du feuPre­mières images de La mor­sure du feu : un matin de sep­tem­bre 1929, où « la cam­pagne ruis­selle de soleil. Il y a plein de papil­lons et quan­tité de petites sauterelles, des chants d’oiseaux ; les hiron­delles plon­gent vers l’eau pour en avaler une goutte au pas­sage puis rebondis­sent en plein ciel, sig­nant une arabesque ful­gu­rante entre les ramures des aulnes et des saules. L’été jette toutes ses dernières forces en sep­tem­bre ».

Pre­mière ren­con­tre avec Aubain, bien­tôt quinze ans, « mil­i­tant de l’école buis­son­nière » (il ferait volon­tiers aus­si l’église buis­son­nière !), vagabon­dant par les prés, les bois et surtout les rives de la Lesse, « con­fi­dente de ses rêves et de ses peines », au grand dam de sa mère, Fine, qui le traite de vau­rien, de graine de ban­dit. Avec son père, Math­ieu, qui se mon­tre plutôt bien­veil­lant, il tra­vaille au bois, bûcheron­nant sans ent­hou­si­asme !

Aubain, habité par des sen­ti­ments et des impul­sions con­tra­dic­toires, con­fron­té à sa part rebelle et féroce qui le talonne, et qui le pousse à nuire et à bless­er, a l’impression d’incarner deux êtres dis­sem­blables dont l’un est l’ombre de l’autre.

Han­té par la pen­sée d’un frère aîné qu’il n’a pas con­nu, Albin, dis­paru, petit garçon de qua­tre ans, au début de la Grande Guerre, mais pour qui Fine, refu­sant de dés­espér­er, pose chaque jour une qua­trième assi­ette sur la table.

Autour d’Aubain, Jules Boulard nous rend très présents des per­son­nages pit­toresques, attachants.

Toine, le Bracq’ni (le bra­con­nier), expert dans l’art de piéger les grives, qui retrou­ve en ce garçon, dif­férent des autres, un peu de son enfance : « L’école comme les usages comp­taient pour guigne à côté de la grande lib­erté des champs, des bois, de la riv­ière, de la nature.»

La vieille chevrière, Marie-des-gattes, son bon génie, qui lui a appris tant de choses, l’entoure d’une ami­tié pré­cieuse, mais qui s’éteint. Il décou­vre qu’elle lui a légué deux livres, qui lui ouvrent un monde. Il com­prend qu’on peut trou­ver, au creux des pages,  comme au bord de la riv­ière, de mer­veilleux moments « d’échappée belle ».

Le vieux rémouleur, Anselme, philosophe à ses heures.

Firmin, le maréchal-fer­rant, prêt à lui appren­dre son « beau méti­er ».

Edouard, dit l’Irlandais, qui habite la grande mai­son grise der­rière une grille, le long de la riv­ière, se plaît à accueil­lir Aubain, devine en lui un tal­ent, l’encourage à dessin­er, à sculpter.

Sans oubli­er deux fig­ures féminines : la jeune et blonde Fan­ny, amie com­plice, qui se fait appel­er la fée Viviane, et sa maman, Louise, ten­dre et capi­teuse. Rieuse et séduisante.

Au fil des saisons, les his­toires se nouent, les événe­ments s’enchaînent, par­fois sai­sis­sants, les couleurs alter­nent, dans un roman touf­fu, joli­ment écrit, prenant, débusquant au fond des êtres la part du feu qui brûle et mord.

Une intu­ition : nous n’oublierons pas Aubain.

Francine Ghy­sen

En savoir plus