Dans la périphérie des feux

Elé­na DORATIOTTO et Benoît PIRET, Des car­avelles et des batailles, :esse que édi­tions, 2022, 104 p., 10 €, ISBN : 979–10-94086–46‑9

doratiotto et piret des caravelles et des bataillesLa pièce Des car­avelles et des batailles de Elé­na Dora­tiot­to et Benoît Piret se donne à lire comme une sorte de man­i­fes­ta­tion de notre temps : l’im­prég­na­tion de l’imag­i­naire comme moteur de vie et la quête de ce que l’on peut appel­er une forme de félic­ité. Dans les années cinquante, Beck­ett livrait au monde En atten­dant Godot après la tragédie de la  défla­gra­tion atom­ique qui mar­quait le seuil de la deux­ième moitié du vingtième siè­cle. Godot, pour beau­coup, se fait tou­jours atten­dre et de nom­breuses mis­es en scène ont fait l’hy­pothèse de sa sig­ni­fi­ca­tion.

Des car­avelles et des batailles appa­raît d’abord à la pre­mière lec­ture comme la par­ti­tion d’un jeu de vivre  (Wal­ter Ben­jamin dis­ait un jeu de deuil) de per­son­nages assem­blés dans un lieu quelque part en Europe occi­den­tale. Les auteurs insis­tent sur la con­science de cette pré­ci­sion en un temps où la glob­al­i­sa­tion serait une des formes funestes que ce siè­cle prend pour se jouer des hommes, de l’hu­man­ité et de son avenir.

Trois per­son­nages atten­dent un incon­nu qui vien­dra peut-être… C’est le départ d’une forme dro­la­tique qui n’est pas éloignée du con­te, de l’énigme pri­mor­diale…

Les auteurs ont puisé libre­ment dans l’univers de La mon­tagne mag­ique de Thomas Mann et pro­posent dans cette ouver­ture de libres con­nec­tions du temps, du présent et de l’avenir ; des lieux, qui appa­rais­sent, loin de l’agitation du monde, comme des monastères de l’émerveillement…

La bien­veil­lance, ce sen­ti­ment le plus sou­vent détourné de son sens et de sa dimen­sion presque sacrée, se fait ici pro­duc­trice de con­tre­points, de per­spec­tives par­fois hal­lu­cinées. Ce plan large de l’imaginaire se con­cen­tre, mal­gré les écarts et les inven­tions des per­son­nages, autour d’un temps trag­ique et éminem­ment fon­da­teur de l’expansion européenne : la destruc­tion organ­isée des Incas par les Con­quis­ta­dores, lors de la Bataille de Caja­mar­ca (la con­quête de l’Empire inca par les espag­nols au 16e siè­cle) …

Une ving­taine de per­son­nages habitent un lieu dit réel et sans cesse mod­i­fié par la grâce et la stratégie de la parole. Cette com­mu­nauté vit et se trans­forme à l’écart du monde  tout en accueil­lant ses anamor­phoses comme des avatars aus­si puis­sants que cette lour­deur du réel qui est prob­a­ble­ment le moteur de leur désir de rup­ture…

Madame Stöhr, Claw­dia, Mon­sieur Ober­ti­ni exis­tent par le « non-désir de quelque chose », la sus­pen­sion des ten­sions et une « gen­til­lesse » qui ne s’apparente en rien à une mièvrerie du tout-venant sen­ti­men­tal. Cette gen­til­lesse est comme une mar­que de résis­tance à la peste qui rôde et que les per­son­nages, par la con­cen­tra­tion de leurs affab­u­la­tions, parvi­en­nent à met­tre en péril.

Andreas est dans l’attente d’un com­mence­ment qu’il guette éper­du­ment, les autres occu­pants de l’îlot de l’insu et de l’impromptu occu­pent le temps avec ravisse­ment et dés­in­téresse­ment… Mon­sieur Gürkan, romanci­er en panne de fin romanesque pense déjà à son adresse à l’avenir…

Andreas: Comme c’est beau ici…Comme c’est incroy­able. Il règne ici une extrême flu­id­ité: le vide se rem­plit et le rem­pli se vide. Toutes les journées sont mag­nifiques, d’une blancheur scin­til­lante – tu entends ce que je dis: « blancheur scin­til­lante »?

Des car­avelles et des batailles n’est en rien une pièce didac­tique mais plutôt une vari­a­tion énig­ma­tique sur le vide qui inonde ce monde et le creuse dans le même temps dans un infi­ni mou­ve­ment d’inquiétude. Mais le lecteur, le spec­ta­teur n’oublieront pas que tout se joue dans le décen­trement de cette tragédie de l’Histoire qui fon­da un avenir nou­veau à l’Europe : la destruc­tion des Incas et l’occupation des sols…

Une pièce étrange, dro­la­tique, mélan­col­ique qui sem­ble pren­dre à revers l’histoire des accu­mu­la­tions et des per­for­mances comme reli­gion du temps.

Daniel Simon