Vous reprendrez bien un peu de désert ?

André-Joseph DUBOIS, Vie et mort de saint Ter­corère le Mau­dit, Weyrich, coll. « Plumes du coq », 2023, 150 p., 16 € / ePub : 11,99 €, ISBN : 9782874897382

dubois vie et mort de saint tercorere le mauditL’omniprésence du fait religieux dans nos cul­tures occi­den­tales a longue­ment imprégné les textes lit­téraires même lorsque ceux-ci n’étaient pas des­tinés prin­ci­pale­ment à entretenir la fer­veur des fidèles. Dans les hagiogra­phies de la tra­di­tion catholique, le mer­veilleux le dis­pute à la réal­ité pour forg­er des des­tins admirables patiem­ment recen­sés dans des manuels, dis­til­lés dans un cal­en­dri­er spé­ci­fique dont les reli­quats agré­mentent d’ailleurs tou­jours les séquences de prévi­sions météorologiques.

Ter­corère serait né au 2e siè­cle de notre ère, sans doute sur les rives sud de la Méditer­ranée et il appar­tiendrait à la caté­gorie des ermites du désert. Soli­taire, il a quit­té le des­tin que lui ouvrait son milieu famil­ial pour le dénue­ment le plus total. Se soumet­tant aux pires con­di­tions d’existence, il affec­tionne la pri­va­tion volon­taire, le renon­ce­ment aux plus petites plaisirs, les pour­chas­sant même quand ils sus­ci­tent un désir, une envie. Et quand cela ne suf­fit pas, il pra­tique la mor­ti­fi­ca­tion, l’autoflagellation, n’hésitant pas à expos­er son corps aux pires épreuves, quitte à frôler la mort. À la base de ce com­porte­ment, une haine des hommes et surtout de lui-même, la pour­suite d’un impos­si­ble rachat par le sac­ri­fice. S’il ne refuse pas la char­ité qui lui est faite, il se sin­gu­larise par les injures et les men­aces qu’il lance quand on s’approche de lui. Cette quête éper­due de pureté ne laisse pas ses sem­blables indif­férents. Sa saleté repous­sante, ses blessures puru­lentes et son mau­vais car­ac­tère lui valent l’évitement de la plu­part, mais ils fasci­nent aus­si d’autres qui voient en lui un mod­èle à suiv­re et qui souhait­ent devenir ses dis­ci­ples. Et lorsque décède l’évêque de la ville au pied de laque­lle il s’est instal­lé, les regards se tour­nent vers lui, qui curieuse­ment ne refuse pas la fonc­tion. Le voici même qui mobilise les fidèles dans un pro­jet de cathé­drale grandiose qu’il inau­gure inachevée en grande pompe. Et lorsque des envahisseurs men­a­cent la ville, il entraîne la pop­u­la­tion, tel Moïse, vers la mon­tagne loin­taine où l’inattendu se pro­duit …

La dernière page tournée, on se prendrait à vouloir en savoir plus sur ce per­son­nage aux atours his­toriques. Mais on ne trou­vera nulle trace de lui dans le cat­a­logue des fig­ures saintes recon­nues par les autorités ecclési­as­tiques au fils des siè­cles et que l’on compte par cen­taines. Jusqu’à ce prénom dont ce serait la pre­mière occur­rence … À bien y penser, André-Joseph Dubois nous a mis la puce à l’oreille avec l’extravagance du per­son­nage qui est somme toute un cousin de Macaire le Copte, autre ermite, ayant lui bien existé, qui occu­pait le cen­tre du roman de François Wey­er­gans paru en 1981. La démarche de Dubois pousse cepen­dant l’exercice plus loin. Vie et mort de Saint Ter­corère le Mau­dit flirte avec la démesure et la déri­sion lorsqu’il dépeint les pen­chants masochistes et mor­tifères de l’ermite, ses débor­de­ments ver­baux et le fanatisme aveu­gle de ceux qui le vénèrent. Irrévéren­cieux, ce réc­it sin­guli­er, dont le titre laisse penser qu’il relève d’une démarche religieuse, est un détourne­ment d’objet. En fait, nous tenons là un pas­tiche des hagiogra­phies, une farce mali­cieuse servie par une écri­t­ure flu­ide et plaisante et non dépourvue d’élégance. On devine que l’auteur a pris du plaisir à l’écrire et ce plaisir est com­mu­ni­catif. Et il nous laisse de sur­croit avec un lot de ques­tions sur les fanatismes de tous poils !

Thier­ry Deti­enne

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