Heureuse qui comme Suzanne

Char­lotte BELLIÈRE et Ian DE HAES, Suzanne et la riv­ière, Alice jeunesse, 2023, 88 p., 20 €, ISBN : 9782874265433

belliere de haes suzanne et la riviereChar­lotte Bel­lière et Ian de Haes ont l’habitude de créer ensem­ble et de nous inviter dans des univers d’enfant pour des voy­ages entre onirisme et réal­isme. On se sou­vient notam­ment du très sen­si­ble Cette nuit on part en vacances, déjà chez Alice édi­tions, qui nous avait rep­longé dans des sou­venirs d’enfance.

C’est à nou­veau à un voy­age qu’il et elle nous invi­tent dans Suzanne et la riv­ière, si ce n’est que Suzanne n’est pas une fil­lette mais une minus­cule souris. On devrait lire plus sou­vent la dédi­cace. Celle de cet album nous en dit déjà beau­coup sur la des­tinée de Suzanne : « À celles et à ceux qui ont un jour lâché une rive. » Une phrase qui inter­pelle, intrigue et attise la curiosité. La cou­ver­ture plante d’emblée le décor et la sit­u­a­tion : Suzanne a lâché la rive et sil­lonne une riv­ière pais­i­ble aux doux reflets sur un frêle esquif.

Le mys­tère sur les raisons de son départ est bien entretenu et se dévoile pro­gres­sive­ment. En six chapitres et plusieurs ren­con­tres déter­mi­nantes, nous en apprenons plus sur l’histoire de Suzanne de la Forêt Bleue, qui avait établi son chalet à l’ombre d’un vieux peu­pli­er, à cent pas de la tanière d’une ourse. Ces pré­ci­sions revi­en­nent telle une ren­gaine et balisent ce réc­it-prom­e­nade dans des flash­backs textuels mais aus­si visuels par le biais de change­ments de couleurs, de cadrages, d’atmosphères à tra­vers lesquels on retrou­ve tout le tal­ent de Ian de Haes. Celui-ci jon­gle avec les codes de la bande dess­inée, util­isant ici et là des phy­lac­tères, mul­ti­plie les jeux d’ombres, de lumières et de trans­parences, apporte par son trait les mou­ve­ments pro­pres à une descente de riv­ière.

Lors de son périple, Suzanne croise un écureuil facétieux, un vieux renard qui vit sur un radeau, une araignée ami­cale qui l’aide à arrimer sa voile emportée par le vent, une bande de grenouilles et de cra­pauds loquaces et surtout jou­ettes qui l’entraînent dans une par­tie impro­visée de foot­ball, un cas­tor qu’elle sauve d’une… noy­ade. La vraisem­blance n’est pas ici le prin­ci­pal — où serait sinon la fan­taisie ? -, mais la rai­son ou les raisons qui ont poussé notre héroïne à se lancer dans cette improb­a­ble aven­ture durant laque­lle elle affronte ses peurs pour finale­ment faire la paix avec elle-même. Mal­gré ses doutes, ses inter­ro­ga­tions, ses fragilités, on la décou­vre déter­minée, bricoleuse, généreuse (elle offre un élé­ment de son mai­gre bagage à chaque ren­con­tre, sa scie, ses livres, sa lanterne…). L’aventure qui tient du réc­it ini­ti­a­tique lui per­met d’affiner et d’affirmer son iden­tité, de ren­forcer sa con­fi­ance en soi.

L’air de rien, on peut même voir dans cette his­toire une allu­sion à ce voy­age que font des mil­lions de migrants et migrantes en y per­dant leur vie par­fois (« La vie… c’est la seule chose que je n’ai pas per­due dans cette tem­pête », glisse d’ailleurs la petite souris au cas­tor) en mon­trant le courage néces­saire pour tout aban­don­ner et se lancer dans une aven­ture incer­taine et périlleuse. Intel­ligem­ment, la fin laisse à cet égard plan­er un doute sur l’issue du voy­age de Suzanne…

Michel Tor­rekens

Plus d’information