D’instinct

Un coup de cœur du Car­net

Math­ieu PIERLOOT (auteur) & Giu­lia VETRI (illus­tra­trice), Le silence de Rouge, Ver­sant Sud Jeunesse, coll. « Les Pétoches », 2023, 40 p., 16,50 €, ISBN : 9782930938752

pierloot vietri le silence de rougeEn mots et en dessins, Math­ieu Pier­loot et Giu­lia Vetri ont con­vo­qué la douceur et la magie pour créer un héros des plus attachants : Sey­mour. Depuis qu’il est lou­veteau, ce dernier évolue en marge de la meute. Rêveur, pais­i­ble, con­tem­platif, il observe, sous l’œil cri­tique de ses par­ents, les beautés du monde enneigé qui l’entoure là où ses frères de poils appren­nent à se bat­tre : « Pau­vre Sey­mour, se moquent-ils, tu es trop frag­ile, tu aurais dû naître écureuil ou papil­lon. » Leurs paroles trou­vent écho en lui alors, un matin, sans se retourn­er, il quitte la grotte famil­iale et par­court plaines et forêts à la recherche de son lieu. Son audace se voit récom­pen­sée quand, au som­met d’une falaise aux couleurs enrobantes, sur­plom­bant une plage tran­quille, il aperçoit « une petite chau­mière, battue par les vents ». La mai­son, à l’intérieur douil­let, « est un endroit étrange, peu­plé de livres, de pièces silen­cieuses et d’objets bavards ».

Il y a tant à décou­vrir : des armoires pleines, des vête­ments pro­pres, des déco­ra­tions aux murs, des bouquins, et des lam­pes partout. Immé­di­ate­ment, Sey­mour se sent accueil­li, chez lui. D’instinct. Il investit les lieux, se con­cocte de savoureuses tisanes aux champignons, attise le feu de l’âtre et se pelo­tonne avec délice au creux d’une cou­ver­ture sur un fau­teuil rebon­di. Passent les jours et passent les semaines, dans l’apaisement de la mai­son-ter­ri­er. Jusqu’à ce que…

Jusqu’à ce que débar­que Rouge, un autre per­son­nage infin­i­ment attachant. Et ter­ri­ble­ment meur­tri. Cette fil­lette, aux cheveux de rouille et à la peau de nacre, décide de se faire engloutir par les flots marins, aus­si glacés que tran­quilles. Sey­mour, alors en balade de pleine lune, la sauve, au péril de sa vie, et ramène la dés­espérée dans son antre de paix. Il l’installe sous un édredon duveteux et la veille, avec inquié­tude et dévoue­ment. D’instinct. Et « le silence de Rouge envahit la mai­son ». C’est un silence lourd, douloureux, opaque, qui teinte les mou­ve­ments, les paroles et la res­pi­ra­tion des habi­tants des lieux, chan­de­liers, buf­fet en chêne, tass­es en faïence et théière y com­pris. Mais cela n’impressionne nulle­ment Sey­mour. Il respecte les besoins de Rouge qu’il cou­vre d’un regard à la ten­dresse insond­able. Le loup l’apprivoise et la petite s’ouvre petit à petit. Passent les jours et passent les semaines, dans l’apaisement de la mai­son-ter­ri­er. Jusqu’à ce que…

Le silence de Rouge évoque avec déli­catesse, dans des non-dits qui en dis­ent telle­ment, la mal­trai­tance, l’adoption, la recon­struc­tion, le deuil, la résilience. Pier­loot déroule une his­toire d’amour pur qui con­dense la dureté et la beauté de l’existence, dans ses temps longs et sa fugi­tiv­ité. Ses phras­es, cour­tes, justes et ancrées, se révè­lent le som­met d’un ice­berg den­si­fié avec intel­li­gence (le con­traste des teintes froides et chaudes rehausse chaque tableau d’un sous-texte invis­i­ble) par le tra­vail de Vetri. Toutes ses illus­tra­tions com­por­tent ron­deur et mou­ve­ment, fasci­nent par leur tex­ture (on rêve de plonger les doigts dans la four­rure de Sey­mour ou d’enfiler un pull de Rouge) et pénètrent notre espace intime. Et d’instinct, on sait que cet album mer­veilleux nous habit­era tou­jours un peu, qu’importe que passent les jours et passent les semaines…

Samia Ham­ma­mi

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