Mots de passes

Jean-Louis DU ROY, Fais descen­dre le Polon­ais, Le cri, 2023, 312 p., 22,90 €, ISBN : 9782390010586

du roy fais descendre le polonaisÉcrivain désar­gen­té en panne d’inspiration, sans cesse relancé par son édi­teur, le nar­ra­teur prin­ci­pal est appelé par Edgard Brandt, un avo­cat qu’il a côtoyé des décen­nies plus tôt sur les bancs de l’université. Un ren­dez-vous est fixé dans un restau­rant et un fois les mots de retrou­vailles échangés, Brandt lui demande de l’introduire auprès de son édi­teur auquel il a un man­u­scrit à présen­ter. Il pré­cise que le temps presse, car il est atteint d’un mal incur­able. L’avocat a une répu­ta­tion sul­fureuse due aux caus­es qu’il a défendues, à ses fréquen­ta­tions, mais aus­si à sa per­son­nal­ité bru­tale et nar­cis­sique.

Mais soit, le nar­ra­teur demande de lire le man­u­scrit avant de lui don­ner réponse. Il lui est envoyé sans délai et il con­tient des réc­its brefs entre­croisés de dif­férentes per­son­nes tra­vail­lant au Medusa, un bar à filles brux­el­lois. Le texte est de qual­ité, mais curieuse­ment un chapitre manque. Inter­rogé sur ce point, Brandt bafouille, puis accepte de le trans­met­tre. Il faut dire qu’il implique des per­son­nes exis­tantes et notre lecteur n’a aucune peine à iden­ti­fi­er le lieu et la fig­ure de Georges Grabows­ki, un étu­di­ant polon­ais égale­ment croisé à l’université qui dirige l’établissement inter­lope en ques­tion d’une main de fer. Et puis Brandt par­le à demi-mot d’une « affaire ». Assez pour que l’écrivain renonce à repren­dre la plume et décide de men­er l’enquête tan­dis que Brandt décède rapi­de­ment.

Au Medusa, il explore le monde des amours tar­ifées, l’univers des « bars mon­tants » et des femmes-appâts qui le font vivre, tirant leurs revenus des béné­fices de la vente de bouteilles de cham­pagne.  Il croise une jeune danseuse qui assure un spec­ta­cle de charme en solo et elle le trou­ble. Il la revoit en-dehors du Medusa, ce que les règles du milieu inter­dis­ent et il mesure avec le temps que la demande de Brandt va le con­fron­ter à son pro­pre passé, ses pro­pres ambiguïtés. Un monde glauque de frime, de rival­ités inces­santes, de con­traintes et de vio­lence où l’argent facile, l’alcool et le sexe creusent un sil­lon dont il est dif­fi­cile de sor­tir. Le fil de l’intrigue se tend, les secrets anciens sont lev­és, l’heure des comptes sonne.

Avec Fais descen­dre le Polon­ais, Jean-Louis du Roy donne une décli­nai­son orig­i­nale du clas­sique de l’insertion d’un man­u­scrit tiers dans le roman. Ce faisant, il mul­ti­plie les approches d’autant que le pro­jet qui lui est soumis abor­de la réal­ité du Medusa, de son his­toire et des inter­ac­tions avec le présent en se fon­dant sur le point de vue des dif­férents pro­tag­o­nistes. De plus, il finit par inclure le nar­ra­teur ini­tial dans l’intrigue elle-même du réc­it sec­ond. En arrière-fond, Brux­elles s’offre aus­si au regard du lecteur tan­dis que réson­nent des airs d’opéra, ryth­mant les tragédies qui se nouent et font bas­culer les des­tins, inex­orable­ment.

Thier­ry Deti­enne