« Samu Centre 67, je vous écoute… »

Un coup de cœur du Car­net

Flo­ri­an PÂQUE, Appuyez sur # [L’alouette], Lans­man, 2024, 100 p., 13 €, ISBN : 978–2‑8071–0413‑6

paque appuyer sur #Depuis la paru­tion d’Eti­enne A. chez Lans­man Édi­teur, Flo­ri­an Pâque n’a de cesse de met­tre le monde du tra­vail au cen­tre de sa réflex­ion, et de l’aborder par cer­cles spi­ralaires, dans une con­cep­tion soci­o­cri­tique du texte de théâtre. Appuy­er sur # [L’alouette] com­plète ain­si les trois opus précé­dents, le pre­mier cam­pant un employé de chez Ama­zon se trans­for­mant lit­térale­ment en col­is à expédi­er ; le deux­ième, Sisyphes met­tant en per­spec­tive le mythique con­damné per­pétuel, réin­car­né en divers per­son­nages invis­i­bil­isés par une société qui ne recon­naît que des pro­fils-types ; le troisième, Fourmi(s), ampli­fi­ant encore l’effet d’absurde en révélant à lui-même un livreur Uber englué dans la nasse de la rentabil­ité et dom­iné par un patron-robot.

Au Cen­tre Samu 67 de Stras­bourg, les appels se suc­cè­dent, se ressem­blent, sont de plus en plus nom­breux. Ils sont quelques-uns à répon­dre au télé­phone, à suiv­re une procé­dure stricte afin de répon­dre au mieux à la détresse des vic­times et de leurs familles vivant tan­tôt l’urgence vitale tan­tôt l’incident anodin. Inévitable­ment, Del­phine dérape : elle assiste, dés­in­volte et nég­li­gente, à la mort en direct d’une femme dont elle croit l’agonie feinte. C’est la bavure, la faute pro­fes­sion­nelle. L’affaire fait grand bruit, car l’enregistrement parvient anonymement à la presse. Les réseaux soci­aux s’emparent de ce sujet idéale­ment cli­vant et s’en pren­nent à… Audrey, col­lègue de Del­phine, mon­trée du doigt par erreur. Pour Audrey et sa famille, dont les pho­tos et les coor­don­nées sont partagées à l’infini, la vie devient un enfer. Un peu moins peut-être pour son mari, influ­enceur, qui met la vie de sa famille en scène et poste ses vidéos tous azimuts.

En préam­bule du texte, Flo­ri­an Pâque partage son désar­roi face à ce fait divers de mai 2018 qui l’a tant sec­oué et est à l’origine de ce texte. Car dans cette his­toire, la vic­time est instru­men­tal­isée : ce qui compte c’est la coupable. Celle sur qui l’on se déchaine par tweets et mes­sages inter­posés, que l’on salit et à qui l’on enjoint de mourir, sur qui l’on reporte ses frus­tra­tions et son envie de sang. Rien n’échappe à la plume cynique du dra­maturge, met­teur en scène et comé­di­en : ni les jour­nal­istes qui se retranchent der­rière « les faits rien que les faits et la recherche de la vérité » pour créer le buzz – ni surtout ces fameux réseaux soci­aux où l’on bran­dit la lib­erté d’expression comme arme absolue, celle qui jus­ti­fie toutes les out­rances et fait s’emballer les algo­rithmes.

Flo­ri­an Pâque laisse percevoir son écœure­ment et nous ques­tionne : d’une part, qui faut-il blâmer ? L’employée épuisée poussée à la faute ? Le manque de moyens et de volon­té poli­tique qui main­ti­en­nent une équipe en sous-effec­tifs ? Les for­ma­tions min­i­mal­istes don­nées à la va-vite et pro­longées « sur le tas » ? Et puis d’autre part, com­ment retrou­ver le lien et l’humanité qui préex­is­taient aux tweets et aux likes ? Dans quelle société mor­tifère évolu­ons-nous, vic­times con­sen­tantes des Gafa ?

Sur scène, ce texte, déjà per­cu­tant à la lec­ture, aura la force d’un upper­cut.

Car­o­line Berg­er

Plus d’information