Le mystère Miguel

Béa­trice LIBERT, Cécile Miguel et L’âge d’or, là je dors. Regard sur un tableau, Tail­lis Pré, 2024, 86 p., 15 €, ISBN : 978–2‑87450–222‑4

libert cecile miguelTan­dis que l’on redé­cou­vre, à la faveur de deux expo­si­tions, la puis­sance de l’œuvre plas­tique de Cécile Miguel (1921–2001), l’actualité édi­to­ri­ale remet elle aus­si cette artiste dis­crète au cen­tre de l’actualité. L’anthologie Où jamais per­son­ne n’arrive, façon­née par Yves Namur, dévoile la quin­tes­sence du tra­vail lit­téraire de Cécile Miguel. Avec Cécile Miguel et L’âge d’or, là je dors, c’est à la pein­tre que Béa­trice Lib­ert rend hom­mage.

Dans ce bref ouvrage, d’ailleurs sous-titré Regard sur un tableau, la poétesse s’intéresse plus par­ti­c­ulière­ment à un pan­neau de Cécile Miguel, « devant lequel [elle] passe plusieurs fois par jour », le qua­torz­ième de la série L’âge d’or, là je dors. Pour la facil­ité des lecteurs, la mai­son d’édition a eu la bonne idée d’escorter le texte d’une repro­duc­tion en couleurs du tableau, ain­si d’ailleurs que de quelques autres évo­qués au fil des pages. Tableau sin­guli­er, désarçon­nant, comme l’est sou­vent l’œuvre peint de Cécile Miguel, com­posé de sept par­ties qui for­ment un qua­si-polyp­tique, fig­u­ratif certes, mais guère sim­ple à appréhen­der, et encore moins à met­tre en mots.

Béa­trice Lib­ert ne s’aventure pas seule sur ce sen­tier périlleux. Elle s’appuie sur une bib­li­ogra­phie solide. Cite volon­tiers Jean Dubuf­fet, André Miguel, mari et com­plice de l’artiste, Achille Béchet, qui l’a beau­coup soutenue et a œuvré pour que son tra­vail soit exposé.  Aux sept éclats qui com­posent le tableau répond ain­si la poly­phonie du livre. Au pas­sage, l’autrice brosse l’état des con­nais­sances sur l’œuvre qu’elle a choisie pour objet. L’évoque tant par ce qu’elle mon­tre, que par son posi­tion­nement dans son époque et dans la tra­jec­toire de la pein­tre.

Mais plus que ce que l’on sait, c’est ce que l’on ne sait pas qui requiert Béa­trice Lib­ert. Du tableau, elle pré­cise d’emblée : « j’adhère à son mys­tère ». Et médite sur son étrange titre, un calem­bour qui une fois repéré con­serve toute son opac­ité. Cécile Miguel elle-même n’a guère con­tribué à dis­siper le mys­tère, elle que sa dis­cré­tion rendait peu dis­erte sur son tra­vail. Cette incer­ti­tude par­ticipe du pou­voir de fas­ci­na­tion du tableau, qui aigu­ise la curiosité et qui fait écrire. La plume de Béa­trice Lib­ert répond au pinceau de Cécile Miguel pour dire le sen­ti­ment d’incompréhension, d’inadéquation de toute expli­ca­tion qui envahit le spec­ta­teur face au tableau. Mais l’écrivaine tente, quand même, de pro­pos­er une inter­pré­ta­tion, empreinte certes de mod­estie – « C’est notre regard. On n’est pas obligé d’y souscrire… » – mais qui con­stitue le cœur bat­tant de ce livre. Et trans­mue la cri­tique d’art en œuvre lit­téraire.

Nau­si­caa Dewez

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