Appel d’air…

Un coup de cœur du Car­net

Cécile MIGUEL, Où jamais per­son­ne n’arrive (antholo­gie), fron­tispice de Wolf­gang Oster­held, choix et pré­face d’Yves Namur, Tail­lis Pré, coll. « Ha ! », 2024, 184 p., 19 €, ISBN : 978–2‑87450–221‑7

miguel où jamais personne n'arriveLe Pre­mier man­i­feste du sur­réal­isme a cent ans (1924). L’exposition His­toire de ne pas rire, à Bozar, offre un riche aperçu de ce mou­ve­ment lit­téraire. Il en est une fig­ure « oubliée », qui s’est volon­taire­ment tenue à dis­tance à par­tir du milieu des années soix­ante : une œuvre pic­turale et poé­tique, dont Yves Namur, son légataire et con­nais­seur le plus aver­ti, fidèle à son ami­tié pour l’artiste, a pris divers­es ini­tia­tives pour la faire mieux décou­vrir. En atten­dant le cat­a­logue de l’exposition Cécile Miguel : au creux des apparences, au Musée de la Bover­ie à Liège, le lecteur se reportera aus­si au Tail­lis Pré pour la mono­gra­phie Cécile Miguel, une vie oubliée et à Cécile Miguel et L’âge d’or, là je dors : regard sur un tableau de Béa­trice Lib­ert.

Cécile Miguel, pseu­do­nyme de Lise Pier­ard (Gilly, 1921- Auve­lais, 2001), fut l’épouse de l’écrivain André Miguel (Ransart, 1920 — Gem­bloux, 2008). Antic­i­pant le mode de vie hip­pie avec son mari, elle quit­ta le Hain­aut en 1947 pour le Midi de la France : le cou­ple s’y lie d’amitié avec Jacques Prévert, René Char, Picas­so et son épouse Françoise Gilot, Mar­cel Arland, le cri­tique André Verdet ou Jean Paul­han… Elle ren­dit vis­ite à Dubuf­fet dans son ate­lier. Sa pre­mière expo­si­tion :  Lucerne en 1949 en com­pag­nie de Miró et Picas­so ! Son œuvre est onirique et plurigénérique. On admir­era le dépouille­ment des pre­mières encres de Chine et la sim­plic­ité col­orée des gouach­es sur papi­er, puis des œuvres des péri­odes tachiste,  lyrique voire psy­chédélique, des tournoy­ants, des psy­cho­scopies, des col­lages, à l’écriture de L’œil dans la bouche, aux dessins et tableaux polyp­tiques de Con­trastes-spi­rales pour aboutir au dépouille­ment des Orbes et à ces étranges « papiers blancs, pliés comme de petites enveloppes… sans des­ti­nataires », qu’elle appelle des Cap­teurs de lumière.

L’Arbre à Paroles et Le Tail­lis Pré ont pub­lié les recueils poé­tiques et réc­its oniriques de Cécile Miguel, qui, pen­dant une dizaine d’années, a pra­tiqué l’écriture à qua­tre mains avec André, dans une expéri­ence de cou­ple androg­y­ne. Ces œuvres ont un car­ac­tère hyp­no­tique, entre sérénité zen et expres­sions cauchemardesques, visions intérieures ou sociopoli­tiques. L’œuvre poé­tique est dev­enue introu­vable et demandait à être rééditée : dans le cadre de cette antholo­gie des­tinée à l’édition courante, on ne retrou­vera pas ce qui a fait la car­ac­téris­tique de l’écriture pic­turale­ment poé­tique de Cécile Miguel. Mais on lira d’autant mieux dans cette approche plus nue du texte ce qui révèle l’extraordinaire monde onirique de la poétesse.

Chaque geste scrip­tur­al y offre un moment dont on ne sait s’il est réel ou rêvé.  Le texte imprimé voi­sine avec le texte cal­ligraphié d’une manière médi­um­nique au gré d’une dic­tée venue des pro­fondeurs incon­nues du psy­chisme : une vision du vivant y échappe aux caté­gories et à l’utilitaire, acte majeur de désobéis­sance, con­tes­tant le règne de la marchan­dise et de la rai­son. Le pas­sage du rêve au réel et du réel au rêve est le vecteur même du phénomène poé­tique. Ce n’est donc pas le mer­veilleux qui est recher­ché, mais par un geste con­quérant et plein de force une fusion avec les deux dimen­sions vitales de l’Être.  Cécile Miguel est atten­tive au monde et à ses élé­ments matériels comme à la dic­tée de l’inconscient. Beau­coup d’enchaînements par des verbes d’action indiquent l’extirpation, la méta­mor­phose qui fait dérap­er à la fois ce qui est dit et le com­ment c’est dit. Dans ces vignettes à la fois spon­tanées et maîtrisées comme dans des textes plus longs, l’angoisse et l’exultation trou­vent leur place à part égale, la cru­auté répond à la douceur, la vie à la mort. Sous cou­vert d’enchantement et de lib­erté, le des­tin impi­toy­able est nom­mé. L’appel aux pro­fondeurs sig­nalé.

La tortue à cara­pace bleue out­remer s’est lais­sé gliss­er du haut de la dune jusqu’à la plage bosselée, désertée par la mer, à marée basse. Un enfant, suivi de sa chat­te ango­ra blanche, s’en approche, lui présente une grande feuille de laitue, en esquis­sant le geste de s’emparer d’elle. « Il ne faut pas », crie la mère qui l’observe à la longue-vue. « Laisse-la chercher libre­ment son reflet dans les miroirs cachés de ton enfance. (Dans la mai­son de Hölder­lin,  1995).                                

Éric Brog­ni­et

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