Le miroir aux alouettes

Jes­si­ca JEAN, Pourquoi moi ?, Empaj, 2024, 285 p., 18 €, ISBN : 978–2‑9310–1135‑5

jean pourquoi moiRaphael, 38 ans, par­ticipe à l’émission télévisée Pourquoi moi ? dans l’espoir secret de pou­voir revoir et recon­quérir son ex-femme, Chloé. Il y a 4 ans, il a effec­tive­ment per­du son épouse, ses enfants et son emploi, il a alors accep­té de par­ticiper à l’émission qui donne la parole aux opprimés et aux exclus du sys­tème, dont le but est d’analyser en direct la sit­u­a­tion de Raphael grâce à des spé­cial­istes invités sur le plateau.

Pourquoi moi ? com­mence ain­si par le réc­it de l’enfance de notre pro­tag­o­niste : une mère décédée quand il avait 12 ans et une petite sœur hand­i­capée dont il a dû s’occuper expliquent qu’il n’a pas pu réalis­er son rêve, devenir archi­tecte. À cela vous ajoutez un père qui a tou­jours priv­ilégié son fils aîné, à qui il a don­né les rênes de l’entreprise famil­iale, ce qui per­met à Raphael de gag­n­er sans trop de dif­fi­cultés le cœur de tous les audi­teurs et de Frédéric, le présen­ta­teur.

Nous décou­vrons ensuite les grandes lignes de sa rela­tion avec Chloé ; une fusion qua­si immé­di­ate, un emmé­nage­ment et une parental­ité dans la foulée les éri­gent assez aisé­ment au rang de famille par­faite. Un grain de sable vient toute­fois ternir ce tableau idéal lorsque Frédéric annonce que le père, le frère, l’ex-femme et les ex-col­lègues du héros ont refusé de par­ticiper à l’émission. Leur inter­view est alors rem­placée par celle de con­nais­sances qui pré­ten­dent bien con­naître Raphael, mais avan­cent surtout des général­ités par­tiales à son sujet.

Lorsque deux psy­cho­logues arrivent sur le plateau et affir­ment, preuves à l’appui, que notre héros est un manip­u­la­teur per­vers nar­cis­sique, Raphael prend une douche froide, lui qui était grisé par les caméras braquées sur lui et sa notoriété nais­sante. Soudain, le jeu ne l’amuse plus du tout et le lecteur (tout comme les audi­teurs de l’émission) com­prend tout ce qui a été caché depuis le début : les cri­tiques inces­santes du pro­tag­o­niste vis-à-vis de Chloé, sa jalousie, ses men­songes, sa vio­lence, sa vic­tim­i­sa­tion, mais aus­si et surtout la sauve­g­arde des apparences…

Dans Pourquoi moi ?, Jes­si­ca Jean met en avant un pro­fil com­plexe très actuel, le manip­u­la­teur per­vers nar­cis­sique. Afin de nous aider à com­pren­dre son mode de fonc­tion­nement, elle nous donne accès à plusieurs points de vue : celui de Raphael lors de l’émission, mais aus­si les pen­sées de Frédéric, le témoignage de Chloé, l’opinion des invités, les hash­tags des audi­teurs… Plus nous avançons dans la lec­ture, plus nous étab­lis­sons une analo­gie entre la manip­u­la­tion d’un être humain vis-à-vis d’un autre et celle des médias envers leur pub­lic cible : nous recon­nais­sons notre quo­ti­di­en à tra­vers des analy­ses médi­a­tiques sans nuances, des juge­ments à l’emporte-pièce, des par­tic­i­pants qui par­lent vite et s’interrompent sans cesse, des invités qui ne sont pas vrai­ment des spé­cial­istes du thème sur lequel on les inter­roge. Le prin­ci­pal objec­tif étant de faire de l’audimat, tant pis si la vic­time et le présen­ta­teur sont instru­men­tal­isés…

Elle a hésité entre Raphael et une femme qui a dû se pros­tituer pour pou­voir pay­er ses fac­tures et nour­rir ses enfants. Au départ, elle mis­ait sur la fille, car son his­toire plus trag­ique aurait directe­ment touché la corde sen­si­ble du pub­lic. Les gens se seraient recon­nus dans ses dif­fi­cultés finan­cières vu que la crise frappe tout le monde. Cepen­dant, Brigitte déchan­ta pen­dant les cast­ings et les essais face caméra. La mère de famille était timide et bais­sait les yeux à chaque réponse. Elle n’assumait pas du tout ce qu’elle avait fait et cela rendait son his­toire pathé­tique et glauque, pas du tout télégénique. Par con­tre, elle fut bluffée par Raphael qui arrivait à sub­limer la réal­ité. Con­fi­ant, il par­lait sans crainte et savait instinc­tive­ment quand regarder la caméra. […] Elle jubile à l’idée de vivre et d’assister à la créa­tion de son œuvre en direct chaque jour. Elle se réjouit de décou­vrir l’impact provo­qué chez les spec­ta­teurs et même sur Fred. Le présen­ta­teur n’est au courant de rien, il suit ses instruc­tions en live sans aucune pré­pa­ra­tion et elle lui a inter­dit de se ren­seign­er sur Raphael ou de dis­cuter avec lui hors du tour­nage. Elle veut des réac­tions authen­tiques et elle trou­ve que cette façon de procéder rend les choses plus vraies.

Mal­gré la diver­sité des points de vue pro­posés, le doute est assez facile­ment dis­sipé par le lecteur qui attend une fin inéluctable à cette his­toire. On regret­tera des per­son­nages quelque peu stéréo­typés et un style assez expli­catif.

Séver­ine Radoux