Aurélia DEMARLIER, Efface-moi si tu peux, Alice Tertio, 2024, 244 p., 14 €, ISBN : 978-2-8742-6572-3
Le jour de ses 16 ans, Ealyn voit débarquer dans sa chambre Zytryon, le robot de la famille, pour lui souhaiter un joyeux anniversaire. Créé par son père ingénieur en robotique, Zytryon aide principalement Ealyn dans les tâches ménagères. Aujourd’hui, il lui soumet cependant une proposition particulière : il lui demande quelles personnes elle souhaite qu’il efface. Croyant à une plaisanterie, Ealyn cite cinq noms sans trop réfléchir, mais lorsqu’elle arrive à l’école, elle constate que ces personnes ont bel et bien disparu…
Au début, notre héroïne est grisée par l’effacement des personnes qui entravaient son chemin : la disparition du petit ami de sa meilleure amie lui permet de retrouver sa complicité avec cette dernière, la suppression de Cassie fait qu’elle obtient le premier rôle dans la pièce de l’école, l’éviction de sa rivale Geena libère le cœur du garçon dont elle est amoureuse. Le jeu de cartes est rebattu pour donner une seconde chance à Ealyn dans les domaines de sa vie où elle a essuyé des frustrations.
Elle se rend cependant peu à peu compte qu’elle a modifié le cours de l’existence en privant les proches des personnes disparues d’un ami, d’un enfant, d’une âme sœur. Pire, en agissant sans aucun scrupule pour servir ses propres intérêts, elle a alourdi voire aggravé les problèmes quotidiens des proches des disparus.
J’ai levé les yeux vers le mur où le sourire de Sunny paraissait un peu amer à présent. Bien sûr qu’il manquait quelque chose sur ce visage. Il manquait la petite étincelle, les cœurs dans les yeux, ce brin de confiance et d’invincibilité que possède toute fille amoureuse. Je m’étais voilé la face. Ce que je pouvais lui offrir ne pouvait pas rivaliser avec ce qu’elle partageait avec Orson. J’avais piétiné son bonheur.
Lorsqu’elle confie cette expérience à son père, elle comprend que Zytryon a effacé les souvenirs explicites dans l’entourage proche des personnes supprimées, mais pas ceux de leur inconscient, qui échappe encore aux algorithmes du robot. Ainsi, la meilleure amie de l’héroïne, Sunny, ne se souvient plus de son premier amour, mais ses sentiments sont bien vivaces pour ce garçon désormais inconnu. Les followers de Cassie clament eux aussi haut et fort que l’influenceuse a bel et bien existé, même si ses parents ne s’en souviennent pas, l’hystérie collective menace alors la toile avec le hashtag #Cassieestréelle.
Dans ce récit de science-fiction, Aurélia Demarlier invite ses lecteurs adolescents à une réflexion sur les limites éthiques des nouvelles technologiques, notamment à travers le personnage du père obsédé par sa mission secrète à la CIA et détaché d’une question cruciale : si Zytryon tombe dans les mains de personnes mal intentionnées, les conséquences pourraient être catastrophiques pour l’humanité, le risque en vaut-il la peine ?
Efface-moi si tu peux est une histoire écrite dans un style fluide où l’intérêt réside dans le changement progressif du regard de l’héroïne sur l’action du robot : d’abord animée par ses intérêts personnels, elle se rend peu à peu compte qu’un changement de réalité peut empirer la situation et conduire à des conséquences non désirées similaires à celles de sa vie d’avant.
Il y a sept milliards d’humains sur Terre. Tu avais pas mal de possibilités. Et tu as choisi d’effacer des personnes dans ton propre intérêt. Des personnes qui ne le méritaient pas. C’était totalement égoïste. Et le pire, c’est que tu n’as rien gagné en retour. Tu as effacé Cassie pour avoir le premier rôle et au final tu as été virée. Tu as effacé monsieur Zimmerman parce que tu détestes les maths, mais on a un autre prof qui est probablement bien pire que lui. Tu as effacé Geena pour que Nolan s’intéresse à toi, mais il n’en a toujours rien à foutre. Et tu as effacé mon petit ami parce que tu voulais te rapprocher de moi, et maintenant je te déteste !
Nous arrivons ainsi à des questions essentielles : que voulons-nous ? Croire que les technologies rendront le monde meilleur ou les utiliser pour éradiquer le mal ? Et si les technologies peuvent punir les hommes, sur quels critères décide-t-on que certains sont punissables et d’autres pas ? Ces questions promettent un débat intéressant et une ouverture des consciences parmi les jeunes lecteurs…
Séverine Radoux