Olivier DUCULOT, Sofia, Ovadia, 2024, 288 p., 20 €, ISBN : 978–2‑3639–2569‑5
Après avoir terminé ses études secondaires, Victor organise une fête avec ses copains pour immortaliser ce moment charnière dans sa vie. Il passe alors la nuit avec Sofia, dont il est secrètement amoureux depuis quelque temps.
Victor est issu d’une famille aisée, avec une mère au foyer et un père chirurgien esthétique qui a créé sa propre clinique. Ses parents forment un couple traditionnel, où l’épouse est soumise et où le mari accumule les maîtresses sans culpabilité. Victor tente de se construire face à Yves, ce père indifférent qu’il méprise pour plusieurs raisons.
De son côté, Sofia est issue d’une famille modeste d’origine ukrainienne. Ses parents se sont mariés par amour, mais leur couple s’essouffle depuis un certain temps. Qualifiée de précoce intellectuellement par une enseignante, elle ne peut pas sauter de classe à cause du refus de ses parents, qui voient dans ses notes qui dégringolent suite à leur déni, une confirmation de sa normalité.
Tu as cru que je te snobais du haut de mes treize ans parce qu’on te disait de moi que j’étais brillante, qu’il fallait me pousser plus loin, plus haut, plus fort. Qu’il fallait me nourrir davantage. Parce que j’avais besoin d’un carburant que vous ne pouviez m’apporter, ni papa ni toi. Le simple fait d’être votre fille, de vivre avec vous, risquait de compromettre mes chances de devenir un jour quelqu’un.
Sofia doit se construire face à un père indifférent et une mère intrusive qui la considère comme une rivale. Dérangée par le regard des hommes sur sa fille, cette dernière lui met la pression pour qu’elle subisse une réduction mammaire, elle qui à la base assume son corps, son propre désir et celui qu’elle suscite chez les hommes.
Sofia est alors opérée à 17 ans par le collègue d’Yves et la situation prend une tournure dramatique lorsque le résultat de l’opération s’avère un échec irréversible dû au fait que le chirurgien était alcoolisé lors de l’opération. À partir de ce moment, nous suivons de plus près le parcours de Sofia et sa lente résilience au gré des années qui passent, mais aussi celui d’Yves, qui doit effectuer des choix face à l’erreur médicale perpétrée dans sa clinique et à ses besoins personnels qui ont changé.
Dans son roman Sofia, Olivier Duculot nous donne à lire dans un style fluide le parcours de deux personnages que tout oppose a priori : la victime et le coupable. À travers une focalisation habile qui donne la parole aux deux intéressés, nous découvrons les blessures qui se cachent derrière le comportement des héros et nous arrivons même à palper l’humanité d’Yves et du chirurgien alcoolisé de Sofia.
Mais ce train de vie a une condition, celle d’accepter un travail qui ne nous plaît pas vraiment, qui peut être prestigieux aux yeux de certains mais dont à long terme on a du mal à saisir le sens. Ce sentiment n’était pas l’apanage des médecins mais de tous ceux qui, comme nous, avaient sacrifié une partie de leur jeunesse à décrocher un diplôme prestigieux – nous avions des amis ingénieurs qui se demandaient comment eux-mêmes pouvaient travailler dans des environnements aussi moches, faits de zonings industriels, de salles de réunion à moquette épaisse et d’air conditionné fonctionnant en continu.
Lorsque certains chapitres sont écrits à la deuxième personne, nous lisons le point de vue lucide de Victor et Sofia sur leurs parents, qui fait parfois froid dans le dos tellement il est juste. L’auteur explore la blessure des enfants qui sont une déception pour leurs parents, quelle qu’en soit la cause, avec ce fossé entre deux parties qui ne se comprennent pas. Nous découvrons ainsi les dégâts de l’absence d’amour dans un foyer, la difficulté d’être heureux et les mauvais choix qui en découlent, avec des conséquences irrémédiables parfois.
Le récit offre également un point de vue engagé sur le milieu des médecins, qui ne sont pas épargnés : entre l’alcoolisme de certains, les erreurs médicales fréquentes dissimulées des autres et les dessous de table extorqués aux patients, les médecins en prennent pour leur grade, même si Olivier Duculot s’efforce toujours de percevoir la part d’humanité qui les habite, leur laissant ainsi la porte ouverte à une possibilité d’évolution.
Séverine Radoux