Amélie Nothomb, aller et rebours

Amélie NOTHOMB, L’impossible retour, Albin Michel, 2024, 162 p., 19 € / ePub : 12,99 €, ISBN : 9782226495945

nothomb l'impossible retourDans l’abondante bib­li­ogra­phie d’Amélie Nothomb, l’autobiographie japon­aise con­stitue qua­si­ment un genre en soi, illus­tré déjà par Stu­peur et trem­ble­ments (1999), Méta­physique des tubes (2000), Ni d’Ève ni d’Adam (2007) et La nos­tal­gie heureuse (2013). L’impossible retour, le livre qu’elle dévoile en ouver­ture de la ren­trée lit­téraire 2024, vient s’inscrire dans cette série.

Lec­tri­ces et lecteurs y retrou­veront ce qui fai­sait le sel des opus précé­dents : l’amour du Japon, les références lit­téraires, la célébra­tion de l’enfance, la mise en scène du per­son­nage d’Amélie Nothomb, et l’humour. Il jail­lit ici surtout du per­son­nage de Pep Beni, l’amie qui, ayant rem­porté un voy­age au Japon, entraine avec elle la roman­cière en lui deman­dant de faire office de guide sur place. Per­son­nal­ité très affir­mée (d’aucuns diront insup­port­able), Pep est affligée d’un asthme qui explose en crises titanesques dans le voisi­nage du moin­dre acarien. Elle nour­rit aus­si une pas­sion déraisonnable pour les lap­ins. En pareille com­pag­nie, le voy­age sur les ter­res de l’enfance dans la région de Kyoto, puis sur les lieux de la pre­mière expéri­ence pro­fes­sion­nelle, à Tokyo, prend sou­vent des allures inat­ten­dues, sinon épiques. 

À côté de ces plaisantes déam­bu­la­tions, L’impossible retour ques­tionne aus­si et surtout l’idée même de retour. Ce voy­age au Japon vient en effet après plusieurs autres séjours plus ou moins longs, et pour cer­tains racon­tés dans les livres antérieurs, si bien que chaque lieu revu tient du « pèleri­nage » et con­voque une super­po­si­tion de couch­es de sou­venirs :

[N]ous étions en 1989 sur les traces de 1972 : c’était une équipée dédiée à la nos­tal­gie […]. Si 1989 pour­suiv­ait déjà un but aus­si intime, com­ment éviter que 2023 cherche les ves­tiges de 1989 en plus de ceux de 1972 ?
Il me prend un ver­tige à l’idée d’avoir vécu si longtemps. Ces dates sont si loin­taines.

Le retour au sens géo­graphique se dou­ble d’une dimen­sion tem­porelle : il est aus­si resur­gisse­ment du passé. Ces lieux retrou­vés sont ceux de l’enfance, mais aus­si ceux que l’autrice lie étroite­ment à la fig­ure de son père, un temps ambas­sadeur de Bel­gique au Japon. Décédé en 2020, Patrick Nothomb hante depuis lors l’œuvre de sa fille, de Pre­mier sang, biogra­phie du père écrite à la pre­mière per­son­ne, qui a valu à l’écrivaine le prix Renau­dot, à Psy­chopompe, dans lequel elle narre leur dia­logue post-mortem. Dans L’impossible retour, le sou­venir du défunt accom­pa­gne le voy­age, resur­git devant tel mon­u­ment vis­ité autre­fois avec lui. C’est, surtout, par la dis­pari­tion de Patrick Nothomb que l’autrice explique la fail­lite par­tielle de sa mémoire du Japon.

La nos­tal­gie, qui était dev­enue « heureuse » dans un ouvrage précé­dent, bas­cule à nou­veau dans la tristesse. Sans toute­fois que Nothomb y suc­combe totale­ment. La beauté des lieux la sauve, lui offre ain­si qu’à sa com­pagne de route des trans­es esthé­tiques qu’elle s’ingénie à met­tre en mots, se col­letant avec bon­heur à la part d’ineffable de telles expéri­ences. Elle s’appuie pour cela sur des références lit­téraires – Le pavil­lon d’or de Mishi­ma, qui anticipe son émo­tion face audit pavil­lon, érigé à Kyoto, et surtout À rebours de Joris-Karl Huys­mans, le roman choisi pour accom­pa­g­n­er le voy­age. Livre d’un héros qui ne quitte pas sa cham­bre, il éclaire comme nul autre le périple loin­tain d’une roman­cière qui avoue red­outer tout départ.

Tout départ est une aber­ra­tion. Je pense être placée pour le savoir, j’ai passé ma vie à par­tir. Mes par­ents diplo­mates démé­nageaient sans cesse, emmenant une progéni­ture plus trau­ma­tisée à chaque fois. Au lieu de m’y habituer, j’ai con­trac­té une allergie aux départs. […] Par­tir m’apparait tou­jours comme une vio­lence. […] Les veilles de départ, je ne dors pas : je suis trop acca­parée par mes adieux à mon lit, à mon plac­ard, à mon quo­ti­di­en.

Quid alors quand il s’ag­it de par­tir pour retourn­er sur les lieux adorés de l’enfance ? Encore faudrait-il qu’un retour soit effec­tive­ment pos­si­ble…

Nau­si­caa Dewez

Vidéo pro­posée par les Édi­tions Albin Michel

Plus d’information