Où l’on dit qu’on vit dans un monde fait d’ombres et de lumières

Lau­ra SCHLICHTER, Recoudre la nuit, Mael­ström reEvo­lu­tion, 2024, 72 p., 8 €, ISBN : 9782875055002

schlichter recoudre la nuitRecoudre la nuit, ça peut se lire comme un jour­nal intime. Jour­nal de deuil. Ou tra­ver­sée de l’ab­sence. D’abord il y a le vide, la place vide et froide à côté de soi dans le lit. Le fait que rien, pas même les mots, le plaisir qu’il y avait à en jouer, ni per­son­ne, aucun des autres êtres qui comptent, ne con­sole. Le fait que, face au deuil et au grand saut, on est seul.e. Rien qu’avec soi. Sociale­ment sommé.e de trou­ver en soi la force de tra­vers­er l’ab­sence. Parce que, sociale­ment par­lant, on le sait, tous et toutes, on ferait pareil : on ne tourne le dos, on ne sait pas quoi nous dire, il y a comme une gêne. Parce qu’on vit à une époque où les mal­heurs intimes, surtout ceux des autres, on ne sait pas quoi en faire, on ne sait pas con­sol­er. A‑t-on jamais appris à le faire ? Comme si on ne voulait surtout pas que quelque chose, un mal­heur d’autrui, nous rap­pelle cette évi­dence : LIFE IS A KILLER. LA VIE TUE. LA VIE DÉTRUIT. Et d’abord nous-mêmes. Nous fra­cas­sant en 10 000 morceaux. 10 000 pièces de puz­zle. À rassem­bler. À rec­oller. Seule façon de recoudre la nuit, si l’on désire con­tin­uer. Si quelque chose, un élan, nous incite à pour­suiv­re.

Tous les poèmes de Recoudre la nuit ne racon­tent pas cela. Ceux qui le font sont écrits dans une langue sèche. Min­i­mal­iste. Allant droit au but. Sans effet poé­tique. Grande et belle langue. Touchant les cœurs. Lau­ra Schlichter s’y adresse à l’être dis­paru. Ce beau salaud par­ti d’un coup. Sans crier gare. Lui dis­ant qu’elle n’ar­rive même pas à pronon­cer son nom. À penser son nom.

Les autres poèmes de Recoudre la nuit sont d’un tout autre reg­istre. Parce que par­fois, dans le deuil, après le repli sur soi, il y a le retour au monde. Le goût des présences. Une sim­ple goutte d’eau, tombant par hasard sur l’é­paule de Lau­ra Schlichter, suff­isant à rap­pel­er à Lau­ra Schlichter qu’elle est encore en vie. Qu’elle n’a pas dis­paru. Qu’elle est encore un corps. Un bruisse­ment. La langue de ces poèmes est, quant à elle, à l’ex­act opposé de celle, sobre et som­bre, du temps de la vie détru­ite. La langue ici, bour­rée d’effets sonores, devenant une fête ou un feu d’ar­ti­fice. Comme si l’autrice avait décidé, peut-être mal­gré elle, de nous en met­tre plein la vue. Mul­ti­pli­ant les com­para­isons et les métaphores. Faisant la part belle au petit monde des chuin­te­ments et des mur­mu­ra­tions. Comme si le monde était une fête où l’on n’ou­blie pas l’être cher et dis­paru mais où il devient enfin pos­si­ble d’y pronon­cer son nom.

Selon nos goûts, nos expéri­ences ou nos attentes, on s’at­tachera à l’une ou l’autre façon d’écrire de Lau­ra Schlichter. Ou bien aux deux, si l’on est fan d’his­toire rela­tant le pas­sage d’un monde fait d’om­bre à un monde où des lumières, fussent-elles vac­il­lantes, sont à nou­veau pos­si­bles.

Vin­cent Tholomé

P.S. : On peut voir ci et là Lau­ra Schlichter en lec­ture per­for­mée, en solo ou en duo. Elle nous dit ses textes avec l’én­ergie qu’il faut. En duo, elle monte sur scène avec l’ex­cel­lent vio­lon­cel­liste Matthieu Safat­ly.

Un extrait de Recoudre la nuit

Extrait pro­posé par les édi­tions Mael­ström reEvo­lu­tion

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