La femme qui sonde

Fran­ca DOURA, L’héritage de Pal­adin. La générosité des morts est sou­vent ignorée, Altura, 2024, 233 p., cahi­er d’illustrations, 20 €, ISBN : 978–2‑931190–20‑3

doura l'héritage de paladinPub­lié chez Altura, jeune mai­son d’édition lié­geoise, ce six­ième roman de Fran­ca Doura par­court la généalo­gie d’un homme et une his­toire famil­iale où l’art, la musique mais aus­si la pein­ture, tien­nent une part sin­gulière.

Cet arbre généalogique aux mul­ti­ples ram­i­fi­ca­tions remonte à Charles Rogi­er, fig­ure his­torique s’il en est, révo­lu­tion­naire de 1830, loin­tain ancêtre sans descen­dance offi­cielle pour­tant, et dont la table en aca­jou sur laque­lle a été signé l’acte d’indépendance de la Bel­gique en 1830 va sin­uer au fil du roman chez dif­férents descen­dants. La grande His­toire nour­rit dès l’entame l’histoire famil­iale de ce Pal­adin men­tion­né dans le titre.

Car si un tableau avec le por­trait de Charles Rogi­er ouvre le roman, c’est Edouard Radoux-Rogi­er, led­it Pal­adin, qui sert de fil rouge aux dif­férents réc­its qui suiv­ent. Le roman démarre suite à son décès inopiné à 49 ans et à la volon­té de la nar­ra­trice, son épouse, de lui ren­dre hom­mage ain­si qu’à tous ces morts dont la générosité est sou­vent ignorée, ain­si que le pré­cise joli­ment le sous-titre. Cette épouse – on sup­pute qu’il s’agit de Fran­ca Doura elle-même – se fait appel­er la femme qui sonde dans le roman. L’expression lui con­vient par­faite­ment. Elle se livre à un vrai tra­vail d’archéologie famil­iale pour ten­ter de dire la vérité de tous ses per­son­nages à tra­vers les légen­des, les rumeurs, les défor­ma­tions du temps, les mythes, les hontes tues et surtout les secrets que con­nais­sent toutes les familles et peut-être davan­tage encore celles avec des per­son­nal­ités d’envergure. Cette enquête intime se fonde notam­ment sur divers­es archives comme celles de la bib­lio­thèque Ulysse Cap­i­taine, du Musée Grétry ou du Con­ser­va­toire roy­al de Liège. Elle est aus­si nour­rie de con­fi­dences par­fois intimes qui nous situent au cœur des êtres, sin­gulière­ment de Pal­adin dont la vie fut tout sauf un long fleuve tran­quille, déchirée qu’elle fut par des pas­sages en sana­to­ri­um ou les actes bar­bares et crim­inels com­mis par un prêtre.

La famille Radoux, qui acco­la défini­tive­ment à son patronyme celui de Rogi­er en mémoire du grand Charles, est revis­itée en long et en large et par­fois à la marge à tra­vers six généra­tions. On saura gré à l’autrice (ou à l’éditrice) de nous avoir fourni deux arbres généalogiques, il n’en fal­lait pas moins, pour nous y retrou­ver dans cet éche­veau. On n’a pas man­qué de les con­sul­ter à maintes repris­es au cours de la lec­ture, ce qui peut être fas­ti­dieux. Six généra­tions et même une sep­tième, la dernière, absente des arbres, mais bien présente dans le roman : celle du fils et de la fille d’Edouard Radoux-Rogi­er qui ont avec leur père des dia­logues réguliers comme s’il et elle le pre­naient à témoin des dif­férents épisodes qui nous sont racon­tés et attendaient de lui son éclairage. Ces pas­sages appor­tent une saveur par­ti­c­ulière au déroulé de l’histoire. Le livre, ample, réserve de mul­ti­ples sur­pris­es comme cet épisode qui relate le tour­nage dans la mai­son famil­iale d’une scène par­mi les plus vio­lentes du film C’est arrivé près de chez nous.

Impos­si­ble, on l’aura com­pris, de résumer pareille saga famil­iale. Out­re Pal­adin, men­tion­nons néan­moins trois per­son­nages cen­traux. Il y a son père Jean, dit « le borgne », la plu­part des per­son­nages étant en effet affublés d’un surnom qui per­met de les iden­ti­fi­er plus facile­ment. Blessé au Sta­lag de Poméranie, sou­vent endet­té, esprit tor­turé, il mar­que un tour­nant dans une lignée où l’excellence artis­tique fut de mise. Elle remonte en par­ti­c­uli­er au com­pos­i­teur Jean-Théodore Radoux qui a mar­qué la vie musi­cale à Liège et au-delà. Son fils s’inscrira résol­u­ment dans ses pas. Sa fille Mar­guerite (1873–1943) choisira pour sa part d’exercer et d’exceller dans le domaine de la pein­ture. L’autrice assume de lui don­ner le titre de « pein­tresse », décrit la forte per­son­nal­ité de l’artiste qui divorça en 1899, fut volon­taire à la Croix-Rouge et se réal­isa dans le domaine des arts à une époque où les femmes étaient large­ment invis­i­bil­isées.

Au-delà des faits, Fran­ca Doura pro­pose à plusieurs repris­es de s’interroger sur les empreintes d’une ascen­dance, sur les trans­mis­sions famil­iales invis­i­bles, dans ce qu’elles peu­vent avoir de prodigieux ou de trag­iques, sur les rup­tures généra­tionnelles. Ces par­ties offrent au lecteur un miroir de la place qu’a pu occu­per son ascen­dance dans sa pro­pre exis­tence.

Michel Tor­rekens