Juliette NOTHOMB, Mémoires d’une jument, Lattès, coll. « Bestial », 2024, 175 p., 19 € / ePub : 13,99 €, ISBN : 978–2‑7096–7438‑6
Où Juliette Nothomb prête sa plume à Rossinante, la monture de l’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Mancha, chevalier de la Triste Figure imaginé par le grand écrivain espagnol Miguel de Cervantès y Saavedra.
Cavalière que l’on devine éprise des chevaux, Juliette Nothomb donne à la noble haquenée la place qu’elle aurait méritée dans les livres d’histoire littéraire et au-delà. C’est ainsi que dans le Livre premier, Rossinante narre avec force détails sa naissance, un 17 janvier 1585, dans une ferme misérable de la campagne aride et désolée d’Espagne. Elle subit les quolibets de son maître qui la baptise du pitoyable sobriquet de « La Roja » à cause de sa « robe alezane tirant vers un rouge légèrement sale ». En grandissant, elle découvre le sort réservé à sa mère, une destinée de durs labeurs aux champs. Elle-même devra y consentir sous les coups du fermier, stupide et surtout cruel, comme bien des humains à ses yeux équins. Elle expérimente et analyse avec philosophie « la sombre expérience de l’ascendant humain » qu’elle qualifie au bout du compte de « race inférieure ». Ses seules consolations : la présence de sa mère, son maigre picotin et les rayons du soleil en qui elle voit une présence tutélaire. Au passage, l’autrice belge s’amuse de quelques jeux de mots de son cru comme « il semblerait que ma personne ait son mot à hennir », « hennissons-en », « des histoires de bonne jument », etc. Le langage de son héroïne est aussi châtié, enrichi d’un vocabulaire précieux, humant bon les mots d’une époque passée comme sinople, postprandiale, muserolle, maravédis, billarder, paturon, ribouler, esculent, notonecte, pour n’en citer que quelques-uns. Ils sont autant d’éléments d’un style qui fait écho à celui du roman de Cervantès.
Le Livre second reprend aussi la mode de l’époque consistant à démarrer chaque chapitre par un résumé du passage à venir introduit systématiquement par ‘où’. C’est ainsi que le premier chapitre annonce « Où l’on voit comment je devins un roussin ». Et ce n’est pas peu dire. Épuisée par les tâches serviles subies, les coups et les privations, ainsi que les gestes cruels de son maître, Rossinante raconte comment sa vie a basculé le jour où un « filiforme nobliau » l’a rachetée pour une somme folle au fermier qui voulait s’en débarrasser. Juliette Nothomb épouse la philosophie prêtée par l’écrivain espagnol à Don Quichotte, lequel s’est créé un monde idéal, nourri de ses multiples lectures de romans médiévaux et chevaleresques. Il magnifie tout ce qu’il croise, s’inventant un monde idéalisé qui corresponde à ses rêves de grandeur. Sa monture comprise qui embraie : « Je fus à la fois ennobli et anobli (…), je me sentais demi-dieu, rien de moins. » « Ennobli et anobli » au masculin ? En effet : sous le regard admiratif de son chevalier, Rossinante se métamorphose de jument rosse en pur-sang, acceptant une mutation de genre qui fait de la narratrice le premier trans équin de l’histoire littéraire. Et celui qui est devenu son héros est devenu son mentor. Le destrier en épouse les idéaux et les convictions qu’il partage sans réserve par amour et loyauté. Il le suit dans toutes ses aventures, des plus incongrues aux plus rocambolesques.
L’originalité du roman Mémoires d’une jument est de revisiter les épisodes les plus significatifs du roman picaresque mondialement connu selon le point de vue de la monture, passablement anthropomorphisée au passage. On pense notamment au combat contre des géants qui ne sont que de banals moulins à vent. À ceux et celles qui ont vu dans le chevalier à la triste figure un être atteint de douce folie, mort de ses élucubrations, incompris de tous et de toutes, Juliette Nothomb, par le hennissement de son héroïne devenue héros, oppose une autre approche du chevalier légendaire dans lequel elle diagnostique une personnalité hypersensible, comme on dirait aujourd’hui, refusant un monde pétri d’injustices et de malheurs.
Michel Torrekens