Jeune fille en quête d’identité

Yous­ra DAHRY, Kheir Inch’Allah, Lans­man, coll. « Lans­man Poche – Le Rideau », 2024, 56 p., 10 €, ISBN : 9782807104273

dahry kheir inch allahDans ce mono­logue, Yous­ra se racon­te et remonte le temps pour expli­quer la femme de trente-six ans qu’elle est dev­enue. Enfant unique, elle a gran­di auprès d’un père qui aurait aimé avoir un garçon et une mère qui aurait aimé qu’elle ait une vie bien rangée. Un père qui lui a coupé les cheveux très courts et lui a appris à recon­naitre toutes les mar­ques de voitures. Une mère vue comme une pau­vre mal­heureuse de n’avoir eu qu’un enfant… une fille en plus, ‘mski­na!’.

Je suis une peureuse.
J’ai peur des froids.
J’ai peur du vide.
J’ai peur des blancs.
J’ai peur de la mort.
Pour­tant je voulais mourir.
J’étais triste.

Mais les gens ne le voy­aient pas.
Parce que Yous­ra, elle est capa­ble.
Parce que Yous­ra, c’est une mar­rante.
Parce que Yous­ra, c’est une Drari.
Parce que Yous­ra, c’est un petit mec.
Sauf que ce petit mec, j’avais envie de lui met­tre une balle entre les deux yeux. 

Un Drari, c’est un jeune de quartiers pop­u­laires à Brux­elles. Yous­ra revient sur sa jeunesse, entourée des Draris d’Anderlecht et con­sid­érée comme telle. Elle se sent comme eux, défend ses « frères », désobéis­sants et pro­tecteurs, épouse leur état d’esprit. Toute­fois, elle aus­si aimerait trou­ver sa féminité et la revendi­quer. Alors elle se marie avec le pre­mier garçon qui la voit comme une fille. Mais com­ment s’y pren­dre quand per­son­ne – ni ses par­ents, ni l’école, ni son entourage – ne lui a appris à devenir une femme ? Trou­vera-t-elle des répons­es auprès de cette coif­feuse qui lui con­seille d’être tou­jours sexy ou auprès des pub­li­ca­tions religieuses, écrites par des hommes, qui affir­ment que l’épouse idéale doit être au ser­vice de son mari ? Le soir du mariage, elle se retrou­ve totale­ment seule avec ses peurs et ses doutes.

Com­ment grandir au milieu d’un groupe de mecs ? Com­ment affirmer sa féminité quand celle-ci nous échappe ? Com­ment épouser les codes que la société nous dicte ? Tout en se deman­dant qui sont ces gens qui déci­dent ce qui est bon pour nous ?

Avec humour, justesse et sen­si­bil­ité, Yous­ra Dahry dresse dans Kheir Inch’Allach le por­trait d’une jeune femme à la recherche de sa pro­pre iden­tité. Une jeune femme qui tente de grandir entre le pou­voir de la reli­gion, le poids du quarti­er, le manque d’informations, les dik­tats, les qu’en dira-t-on… Elle qui a déjà eu mille vies à trente-six ans – comé­di­enne, édu­ca­trice spé­cial­isée, ani­ma­trice, chroniqueuse radio, jour­nal­iste, autrice, met­teuse en scène – se met à nu, livre ses peurs et ses ques­tion­nements en toute sincérité. Elle suit par­faite­ment l’une des quar­ante règles de Shams de Tabriz, reprise en exer­gue du texte : « Il n’est jamais trop tard pour se deman­der : ‘Suis-je prêt à chang­er de vie ? Suis-je prêt à chang­er intérieure­ment ?’ Si un jour de votre vie est le même que le jour précé­dent, c’est sûre­ment bien dom­mage. » (Soufi mon Amour de Elif Shafak)

L’autrice met en valeur son entourage, entre finesse et car­i­ca­ture, et épouse leurs langues, par­lées et pop­u­laires. Elle truffe son réc­it de mots arabes et de tics de lan­gage. Le texte, pub­lié aux édi­tions Lans­man, a été joué pour la pre­mière fois en pub­lic, en sep­tem­bre 2022, au Rideau de Brux­elles.

Émi­lie Gäbele