L’homme coupé en deux

Colette FRÈRE, Une vie par­ti­c­ulière, Mur­mure des soirs, 2025, 260 p., 22 €, ISBN : 978–2‑93123–526‑3

frère une vie particulièreLe réc­it s’ouvre sur l’entrée du héros, Luca Rossi, en mai­son de retraite. Ancien com­men­ta­teur réputé de ciné­ma ital­ien, il prof­ite de sa nou­velle demeure pour écrire ses mémoires et ten­ter de don­ner du sens à son his­toire. Nous lisons ain­si en alter­nance les scènes de la vie quo­ti­di­enne dans sa nou­velle rési­dence, entre­coupées des sou­venirs du pro­tag­o­niste.

Luca est d’origine sicili­enne et a immi­gré en Bel­gique après la Deux­ième guerre mon­di­ale dans l’espoir de con­naitre un avenir meilleur. Son père est allé tra­vailler dans les mines et sa mère est dev­enue domes­tique, mais ils ne se sont jamais vrai­ment épanouis dans leur nou­velle vie, ils ont tous deux plongé peu à peu dans une amer­tume irréversible. De son côté, Luca décide d’étudier la soci­olo­gie à l’université et sa vie prend un tour­nant décisif quand il forme un trio insé­para­ble avec Isabelle et Pierre-Hen­ri, ses amis de fac­ulté. Entre ces trois-là, une rela­tion ambigüe se tisse dès le début, on ne sait pas exacte­ment si Isabelle est amoureuse de l’un ou de l’autre, flir­tant tan­tôt avec Luca tan­tôt avec Pierre-Hen­ri. Ce dernier étant issu d’une famille de barons, il est vu comme un futur héri­ti­er et avo­cat pres­tigieux et prend sys­té­ma­tique­ment une posi­tion naturelle dom­i­nante en société, Luca se sent ain­si écrasé avec ses orig­ines mod­estes, ce qui crée régulière­ment des ten­sions entre les amis.

Pierre-Hen­ri est un meilleur pré­ten­dant pour Isabelle, mais c’est Luca qu’elle choisira d’épouser et avec qui elle aura un fils. Pierre-Hen­ri gardera toute­fois une présence forte durant toute leur vie car il se désign­era presque de force par­rain du petit et débar­quera régulière­ment avec son assur­ance et ses cadeaux pour combler son filleul. Dans ce cou­ple où Luca peine à man­i­fester des lim­ites claires vis-à-vis de cet homme qui a pris « la place du frère dont il faut se méfi­er » et où Isabelle octroie peu de con­sid­éra­tion aux sen­ti­ments de son mari, plus attirée par ce qui brille, nous ne sommes pas éton­nés de décou­vrir que Luca ne parvient pas à prof­iter de son bon­heur, alors qu’il a tout pour être heureux.

Le plus douloureux, ce n’était pas le pro­jet. C’était la con­nivence entre ma femme et celui que j’avais, un moment, con­sid­éré comme mon ami. Je ne pense pas qu’ils étaient amants. Non, ce n’était pas tant cela qui me cha­gri­nait. Ils par­laient un même lan­gage, celui d’une autre classe.
Je ne lâchais pas le gamin des yeux. J’attendais qu’il s’insurge, qu’il dise que j’étais son papa, son seul papa. Il mangeait sa purée avec appli­ca­tion.

Une vie par­ti­c­ulière nous offre un réc­it écrit dans un style tra­vail­lé qui nous invite à palper la com­plex­ité des êtres humains et des rela­tions entre eux, notam­ment à tra­vers des obsta­cles internes qui les empêchent d’être réelle­ment libres. Colette Frère déploie avec finesse une rela­tion tri­an­gu­laire aux con­tours flous en déjouant les évi­dences appar­entes avec habileté. Écrasé par la rage de se sen­tir inférieur, Luca se bat toute sa vie pour ne pas dire ce qui doit être dit et avoir l’illusion de préserv­er les apparences d’un cou­ple uni, alors qu’il serait bien plus effi­cace de se pencher sur les racines de cette méfi­ance et cette colère qui le ron­gent depuis son enfance.

Je cherche aujourd’hui encore à com­pren­dre cette réponse. Peut-être était-il impos­si­ble de saisir par les mots le vécu de nos quinze dernières années ? Com­ment dire qu’à la mater­nité déjà, j’avais com­pris que le faux baron arracherait un jour de mes bras ce fils qui pour­tant me comblait. Que dès ce moment, je savais qu’une bataille inex­tri­ca­ble était engagée. Que les chiens étaient lâchés. Qu’Isabelle orchestr­erait ma chute de main de maître. Que jamais je ne parviendrais à arrêter la force du courant. Com­ment, en quelques mots, laiss­er couler, toute honte bue, le sen­ti­ment de ne pou­voir que s’incliner. D’être pris, écrasé dans les rets de ma pro­pre his­toire.

En s’interdisant de dire ce qu’il ressent à son ami envahissant, Luca attire ce qu’il red­oute le plus : les secrets, les men­songes, l’exclusion et l’isolement. Les non-dits sont par­fois telle­ment tabous qu’ils peu­vent pren­dre toute la place dans une sys­témique famil­iale, ren­dant leur présence obsé­dante. L’écriture de son his­toire per­me­t­tra-t-elle à Luca d’apprivoiser davan­tage l’ombre qui l’habite et de guérir cette blessure qui peine à se refer­mer au cré­pus­cule de sa vie ?

Séver­ine Radoux

 

À la Foire du livre

Foire du livre 2025 affiche

  • Colette frère sera en dédi­cace à la Foire du livre le dimanche 16 mars de 14h à 15h sur le stand 337.