De la matière modelant l’âme…

San­dra DEFOY, Mor­dant l’âme, Bleu d’encre, 2025, 126 p., ISBN : 9782930725826

defoy mordant l'âmeIl est rare de trou­ver sous la plume d’une jeune autrice, d’un jeune auteur un pre­mier livre aus­si abouti. Avec cette entrée en lit­téra­ture sous forme de réc­it poé­tique, Mor­dant l’âme de San­dra Defoy happe le lecteur dès le titre qui résonne comme une sorte de calem­bour désen­chan­té. Découpé en 6 par­ties, le recueil s’ouvre par deux poèmes brefs qui com­posent une pre­mière sec­tion. Chapitrée par l’élément neu­tre que représente le zéro, « 0. La vie antérieure », ces deux poèmes évo­quent ce moment de bas­cule, du pas­sage à l’âge adulte, la sor­tie de l’enfance ou plutôt d’une ado­les­cence que l’on perçoit immé­di­ate­ment comme moment d’éclosion, d’ouverture. Une sorte de degré zéro de l’écriture pour l’autrice dont la mise à nu, au fil du livre, sera totale et sans con­ces­sions.

Trans­for­ma­tion
Les rues, la nuit
Au sor­tir d’un lit nou­veau
des restes de neige
au fond du caniveau.
Je mar­chais seule
euphorique
d’une vie que je n’imaginais pas pos­si­ble.
De cette femme qui n’était pas moi.
Pas encore.
De tous les droits que ma majorité
m’offrait
Du 6 au 7
Trans­for­ma­tion.
Le cocon vole en éclats.
Je deviens belette.
J’ouvre les yeux sur le monde,
sur moi.
La nuit m’appartient.
Mes cuiss­es et ma bouche
s’entrouvrent
En c(h)oeur.
J’existe
Majeure.

Prenant comme caisse de réso­nance Le loup, le renard et la belette, chan­son pop­u­lar­isée par le groupe bre­ton Tri Yann, la poétesse tisse une mécanique à trois voix, implaca­ble. Tri­an­gu­laire amoureuse et dévas­ta­trice pour la belette, proie facile et docile qui n’a d’autre pos­si­ble que le lan­gage avilis­sant du corps à don­ner. Par petites touch­es qui sont comme autant d’éclats morcelés de rela­tions de pos­ses­sion, San­dra Defoy parvient à ren­dre ce sen­ti­ment d’abandon et de dérélic­tion qui petit à petit s’insinue dans les yeux désor­mais ouverts de la belette. Entre les fauss­es promess­es du renard et les crocs vicieux du loup, il ne reste pas grand-chose, une coulure de mas­cara peut-être après l’amour sans joie ou quelques échos de rire mâchouil­lés dans la nuit. Dans ce lent crescen­do écorché, où dès lors trou­ver le récon­fort, le cocon qui redonnerait souf­fle à la belette ? La famille ?

Famille
On me crache dessus
Je ne suis pas une fille comme il faut
Je ne suis pas prude
Je ne suis pas mater­nelle
De la haine dans leurs yeux
Con­tre mes valeurs
Con­tre ma vie
Con­tre moi
Je me cache pour pleur­er
Pour ne pas nour­rir
Leurs sourires abjects
Car­nassiers

Dans cette noy­ade vers l’oubli de soi, par cette chute dans l’autre, par l’autre, le sen­ti­ment de soli­tude morale affleure dans une langue brute et acérée. La musi­cal­ité des phras­es cour­tes, même amputées, orchestre l’ensemble à la manière des accords cra­chotés d’une bal­lade de Thié­faine.

Désar­tic­ulée, la belette trou­vera peut-être dans les mots oubliés, dans les phras­es ten­dues « de clochers à clochers », un salut vers d’autres embouchures. L’écriture, une nou­velle fois, comme seul moyen sans doute de tenir à dis­tance, le temps d’un refrain, les rus­es sournois­es du renard et les désirs mesquins des meutes.

Rony Demae­se­neer 

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