Toutes sous le lampadaire !

Cindy VANDERMEULEN, Désen­fan­tée, Déni­aisée, Déter­minée, Abrapalabra,2025, 116 p., 15 €, ISBN : 9782931324004

vandermeulen desenfantee deniaisee determineeTra­ver­sée par trois adjec­tifs, la cou­ver­ture du recueil Désen­fan­tée, Déni­aisée, Déter­minée, se fait table des matières. Poétesse, slameuse, co-fon­da­trice du col­lec­tif L‑Slam et fon­da­trice des édi­tions Cour­gette, Cindy Van­der­meulen y crie sa douleur et y bran­dit l’étendard d’une société nou­velle, dans laque­lle « ce que l’on ne voit pas existe quand même ». Ses com­pagnonnes slameuses – Lisette Lom­bé, Julie Lombe, Gioia Kaya­ga – pré­facent les trois pans du recueil, faisant de la voix de Cindy Van­der­meulen l’écho de la leur. Sauver sa peau grâce à la poésie, faire du gras, des cœurs gros et des salives des arcs poli­tiques, décor­ti­quer les mots comme des crus­tacés, c’est ce que ces trois artistes ont entre autres extrait de la jun­gle poé­tique de leur con­sœur.

Désen­fan­tée, l’autrice n’a plus vu son fils depuis dix ans, la faute à un Ser­vice de Pro­tec­tion de la Jeunesse déplorable et une jus­tice « bron­chi­tique », qui « oblige les vic­times ». Portée par « la jus­tice des cieux », la seule qui ne la déçoit pas, elle déploie son tri­bunal per­son­nel. Guer­rière, elle con­voque sur scène ses démons, sources d’inspiration, plus de frus­tra­tion, pour qu’à leur tour, ils trem­blent et s’écroulent. Elle appelle aus­si ses sœurs, celles qui, comme elle, sont « à l’ombre du lam­padaire », où règne une odeur de ren­fer­mé et de pous­sière. À cet endroit, les âmes écorchées sur­vivent et les mots-torch­es de Cindy Van­der­meulen leur ren­dent jus­tice. Au fil des pages, les mots se bous­cu­lent, pour la rime, mais c’est l’émotion qui transperce, l’envie de ren­vers­er les insti­tu­tions, qui transparait. Le slam lui per­met de retourn­er les mots comme des chaus­settes, de tout bal­ancer, ce qu’on lui a pris, les droits qu’elle n’a pas, mais aus­si de ques­tion­ner la déesse Thémis sur le con­tenu de sa bal­ance :

Thémis est en soin pal­li­atif
À bout de force, à bout de souf­fle.

Entre ses doigts glis­sent
Comme le bruit des pan­tou­fles
L’impunité des vices
Et la bile qui nous bouffe 

Cer­taines phras­es mor­dantes qu’on lui a assénées se répè­tent jusqu’au déman­tèle­ment, broyées par sa mâchoire vir­u­lente, éva­porées der­rière nos oreilles. Cette reprise de pou­voir, après une « dic­tature domes­tique », éclate à coups d’allitérations, révélant le relief souter­rain de la mater­nité, dans toutes ses poten­tial­ités, et l’ampleur des vio­lences, (in)visibles, subies par tant de femmes.

Déni­aisée, Cindy Van­der­meulen célèbre ensuit le cli­toris et l’orgasme, remer­cie publique­ment sa peau qui garde les traces de la vie, dénonce les actes qui meur­tris­sent les corps.

Déter­minée, la poétesse esquisse une notice de lutte con­tre le sex­is­movirus. Elle remonte aus­si le cours de ses orig­ines, salu­ant le courage de ses grands-mères venues d’Italie. Le déplace­ment con­tin­ue alors dans les flots et ne peut que sur­pren­dre par sa teneur bur­lesque puisqu’émerge une ode savoureuse à l’ophiure, invertébré qui ne pos­sède pas d’anus :

Sa poésie sonne l’obsolescence d’un monde en pleine déca­dence.
Mais l’ophiure s’en moque.
Elle n’en a pas con­science.
Au milieu de la mer et des pho­ques,
Elle danse, elle danse, elle danse. 

Comme le décline la slameuse, il y a un temps pour tout, celui « pour ramass­er les pier­res polies au fond de la riv­ière » et celui « pour taper du pied, remon­ter à la sur­face et les lancer dans la poudrière ». Lire de la poésie, c’est col­lecter des éclats de voix, qu’on peut con­serv­er con­tre soi ou pro­jeter dans le monde. Et ces actes néces­saires, qui dépous­sièrent les colères enfouies, seront éter­nels, c’est annon­cé :

Tu vois les poètes ne meurent jamais
Ils tra­versent juste le temps.

Fan­ny Lam­by