Lire la préhistoire

Pierre SCHOENTJES, Inven­ter des grottes : pré-his­toires romanesques, Le mot et le reste, 2025, 450 p., 28 € / ePub : 16,99 €, ISBN : 9782384315673

schoentjes inventer des grottesBien que la Préhis­toire con­stitue la péri­ode la plus longue de l’hu­man­ité et qu’elle fascine les sci­en­tifiques, les artistes et le grand pub­lic depuis le 19e siè­cle, l’his­toire lit­téraire n’a accordé qu’une place mar­ginale aux fic­tions met­tant en scène les orig­ines de l’homme. C’est par ce con­stat que Pierre Schoen­t­jes, pro­fesseur de lit­téra­ture française à l’U­ni­ver­sité de Gand, ouvre son dernier essai : Inven­ter des grottes : pré-his­toires romanesques.

L’au­teur s’at­tache à explor­er l’imag­i­naire de la préhis­toire dans ce vaste cor­pus issu de la lit­téra­ture occi­den­tale que l’on rassem­ble volon­tiers sous l’é­ti­quette plutôt vague de « fic­tions préhis­toriques ». De Paris avant les hommes de Pierre Boitard en 1861, jusqu’au pro­duc­tions les plus récentes comme la série romanesque Les enfants de la Terre de l’états-unienne Jean M. Auel (1980–2011), l’ou­vrage voy­age à tra­vers une pro­duc­tion de plus d’un siè­cle et demi. Il accorde par ailleurs une atten­tion par­ti­c­ulière aux fig­ures belges. Au-delà de l’in­con­tourn­able J.-H. Ros­ny aîné qui, avec La guerre du feu en 1909, signe prob­a­ble­ment le roman préhis­torique le plus lu et le plus dif­fusé jusqu’à nos jours, le lecteur décou­vre avec intérêt des fig­ures oubliées ou mécon­nues de notre pat­ri­moine comme Pierre Goe­maere, Gus­tave Hage­mans ou encore Ray Nyst.

Face à cette pro­duc­tion hétéro­clite, l’au­teur prend soin de sor­tir des visions glob­al­isantes et des études aux accents trop mar­qués par l’ap­proche soci­ologique sou­vent util­isée pour étudi­er les phénomènes lit­téraires asso­ciés aux pro­duc­tions pop­u­laires et de genre. Car le roman préhis­torique reste bien sou­vent can­ton­né aux marges des études lit­téraires, tout con­sid­éré qu’il est comme un genre sans ambi­tion formelle ni thé­ma­tique, sim­ple reje­ton du roman d’aven­ture et donc des lit­téra­tures de masse que l’on rassem­blait encore il y a peu sous l’é­ti­quette de par­alit­téra­ture. L’ap­proche de Pierre Schoen­t­jes, sen­si­ble et pré­cise, s’at­tache à retourn­er au cœur des textes, à voir ce qu’ils nous dis­ent, à analyser les his­toires qu’ils nous racon­tent et les méth­odes qu’ils emploient pour y arriv­er. Il fait ain­si émerg­er des fig­ures et des œuvres sin­gulières qui cohab­itent, se répon­dent ou s’ig­norent mais qui, mal­gré ce cadre his­torique com­mun, ne con­stituent pas, ensem­ble, un cor­pus homogène ou uni­voque.

L’es­sai se divise ain­si en deux grandes par­ties. La pre­mière vise à explor­er la manière dont l’archéolo­gie préhis­torique, son évo­lu­tion et ses décou­vertes, ont influ­encé l’imag­i­naire des romanciers et des artistes. La sec­onde, dans un mou­ve­ment inverse explore la manière dont les représen­ta­tions de la préhis­toire dans l’art et dans la lit­téra­ture ont pu influ­encer, par­fois durable­ment, nos représen­ta­tions de cette péri­ode his­torique. L’ap­proche est très didac­tique et l’au­teur abor­de, chapitre par chapitre, quelques grandes thé­ma­tiques dont il explore les vari­a­tions à tra­vers le temps et les œuvres : vio­lence ; place de la femme ; mort ; rire ; racisme…  

Tout au long de l’es­sai, il entrelace ain­si l’his­toire du roman préhis­torique et celle de la sci­ence préhis­torique pour illus­tr­er la tenace influ­ence que nos pro­pres mœurs et men­tal­ités exer­cent sur notre vision de cette péri­ode. En mon­trant à quel point les méth­odes d’in­ves­ti­ga­tion sci­en­tifiques dépen­dent égale­ment des sys­tèmes de valeurs dans lesquels les chercheurs évolu­ent, surtout lorsque l’ob­jet d’é­tude porte sur des êtres dont l’imag­i­naire, les rites ou encore la pen­sée nous sont à jamais inac­ces­si­bles, l’es­sai rap­pelle aus­si les travaux de philosophes des sci­ences comme Vin­ciane Despret.

Les fic­tions préhis­toriques, loin de l’il­lu­soire recon­sti­tu­tion his­torique à laque­lle on les enjoignait et les rédui­sait par­fois, sont ain­si tra­ver­sées par les enjeux con­tem­po­rains de leurs auteurs. Les lire aujour­d’hui, c’est décou­vrir une mul­ti­tude de voix, une var­iété de tal­ents, une diver­sité d’in­ten­tions et d’am­bi­tions dans un cor­pus riche et var­ié que Pierre Schoen­t­jes, et ce n’est pas là le moin­dre de ses mérites, explore avec cet attache­ment sincère qui donne au lecteur l’en­vie de s’y plonger.

Nico­las Steten­feld