Neel DOFF, Keetje trottin, postface d’Élisabeth Costadot, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2025, 208 p., 9,50 € / ePub : 6,99 €, ISBN : 9782875687098
Commençons par la fin, commençons par saluer la postface de la nouvelle édition de Keetje trottin, dans la collection Espace Nord. Extrêmement bien documentée, due à Élisabeth Costadot, elle est nettement plus réussie que celle de la précédente édition (1999) qui n’avait pas perçu l’originalité de l’écriture de Neel Doff, allant jusqu’à affirmer qu’elle écrivait mal, notamment en raison des néerlandismes qu’elle employait. Rappelons simplement qu’à une époque, Gustave Flaubert fut également accusé de malmener la grammaire française, et Marguerite Duras de même. Autant dire que ce type de reproche manquait l’essentiel : l’originalité et la nature de la langue de Neel Doff.
Car si son écriture incorpore effectivement des néerlandismes ou des flandricismes lexicaux et syntaxiques, c’est parce qu’elle puise à la vie tellement singulière de l’écrivaine – une existence chaotique, déracinée entre le sud des Pays-Bas et Amsterdam, puis d’Anvers à Bruxelles, où elle connaitra une longue ascension sociale tout en continuant à idéaliser la Hollande. C’est parce qu’elle est la matière première dans laquelle Neel Doff creuse et sculpte sa « trilogie de la faim » (Jours de famine et de détresse, Keetje, Keetje trottin) enfin totalement rééditée chez Espace Nord. Ainsi les courts tableaux, reprenant chacun une année de la vie de son enfance et formant la narration discontinue de Keetje trottin, sont ancrés dans la frange la plus nécessiteuse, laborieuse, exploitée de la société hollandaise de la fin du 19e siècle. De par son métier de trottin, Keetje en connait la scène et les coulisses, elle qui arpente, sans relâche, Amsterdam – ses environs, ses artères, ses canaux, ses marchés, ses bordels ; ses injustices sociales, ses promesses non tenues, entrant dans les maisons bourgeoises, tout en vivant dans des endroits de misère.
Ce mot « trottin », que signifie-t-il ? Élisabeth Castadot rappelle que, dans une première acception, ce terme d’origine populaire, désigne une petite ouvrière « qui va acheter des fournitures ou qui livre les produits à la clientèle. » Autrement dit, Keetje est commissionnaire dans un atelier de modiste : elle livre les chapeaux à domicile, souvent dans des maisons closes. Elle les livre mais ne peut participer à leur confection, malgré un talent évident – chacun à sa place ! Très vite, le mot « trottin » va aussi désigner une fille publique…, ce que Keetje n’est pas, pas encore… Il n’empêche, et c’est ce que sous-tend aussi le terme de « trottin », le livre est travaillé par la sexualité, celle naissante de la jeune adolescente, celle des allusions, des regards, des attouchements insinuants, insistants – violents – des hommes.
Pour fuir sa vie, pour se construire une vision de la société et une destinée propres, Keetje s’adonne, s’abandonne — comme déjà évoqué dans Keetje (2021) —à son amour absolu des livres, de la littérature, de la fiction. Elle y plonge dès qu’elle peut, là où elle le peut. Elle va même jusqu’à faire son confesseur de Woutertje Pieterse, jeune garçon rêveur et sensible, héros du roman De geschiedenis van Woutertje Pieterse (L’histoire de Woutertje Pieterse) de l’écrivain néerlandais Multatuli (1820–1887).
Au-delà de tout ce que Neel Doff raconte et fictionnalise de sa vie, de son observation de la société, de ses mécanismes et de ses acteurs, au-delà de tout ce qui fait de son œuvre une œuvre importante, au-delà de l’amie qu’elle nous a donnée en la personne de Keetje, elle nous offre une foi immense dans le pouvoir émancipateur de la fiction et de littérature… Même si, toujours, malgré tous les livres du monde, quelque chose en Keetje, en nous, restera irrémédiablement arrimé à notre lieu d’origine.
Michel Zumkir