Théorie du fantastique

Un coup de cœur du Car­net

Daniel LAROCHE, Le réc­it fan­tas­tique, Un algo­rithme com­plexe, Académie royale de Langue et Lit­téra­ture français­es, 2025, 241 p., 20 €, ISBN : 978–2‑8032–0090‑0

Laroche Le récit fantastiqueCom­ment car­ac­téris­er le réc­it fan­tas­tique? Cette ques­tion et les nom­breuses qui en dérivent ont fait couler beau­coup d’encre. Force est de con­stater qu’il n’y a pas eu de réponse opéra­toire per­me­t­tant de définir ce qu’est le « fan­tas­tique ».

Le livre de Daniel Laroche, Le réc­it fan­tas­tique, Un algo­rithme com­plexe, représente indé­ni­able­ment une étape majeure dans la réflex­ion. L’auteur com­mence par faire le bilan des ten­ta­tives précé­dentes qu’il classe en cinq grands groupes de thès­es. Pour cha­cune, il mène un exa­m­en nuancé, mon­trant autant l’intérêt de cer­taines propo­si­tions que leurs faib­less­es. Aucune cepen­dant « ne con­stitue une déf­i­ni­tion sat­is­faisante, c’est-à-dire à la fois pré­cise et total­isante ».

De façon très pru­dente, Daniel Laroche va émet­tre des hypothès­es qu’il affine au fur et à mesure de la démon­stra­tion et surtout qu’il con­fronte à un large cor­pus de textes anciens et con­tem­po­rains ain­si qu’au ciné­ma et même à la bande dess­inée.

Sa démon­stra­tion s’appuie, entre autres, sur les principes de la nar­ra­tolo­gie. Tout réc­it part d’une sit­u­a­tion sta­ble qui subit une per­tur­ba­tion mar­quée par l’opposition de deux ter­mes. Le corps du réc­it développe cette oppo­si­tion avant d’aboutir à une sit­u­a­tion finale reprenant la dis­jonc­tion ini­tiale, selon « le schème scé­nar­is­tique con­sti­tué par la boucle “affir­ma­tion-sus­pen­sion-réaf­fir­ma­tion d’un cou­ple dis­jonc­tif” ».

L’essai réper­to­rie les dif­férentes formes de cou­ples dis­jonc­tifs et les artic­ule autour de la notion pro­fondé­ment redéfinie de « mon­des par­al­lèles », qui se révèle spé­ciale­ment pro­duc­tive dans une nou­velle accep­tion. La typolo­gie dess­inée se révèle très opéra­toire, sys­té­ma­ti­sant autant des oppo­si­tions déjà exploitées dans la lit­téra­ture que lais­sant la pos­si­bil­ité d’en créer de nou­velles. Selon l’auteur, il en existe six qui repren­nent tous les dual­ismes pos­si­bles : Sec­tions séparées de l’espace et du temps ; Naturel et con­tre-naturel ; Les qua­tre grands règnes ; Monde des vivants / Monde des morts ; Champ réel / Champ fic­tion­nel ; Le moi mul­ti­plié. Cha­cune de ces oppo­si­tions est longue­ment dis­cutée pour y déter­min­er les con­di­tions du fan­tas­tique.

Com­ment se con­stru­it le réc­it fan­tas­tique à par­tir de ces cou­ples dis­jonc­tifs ? L’auteur avance la propo­si­tion : « le réc­it fan­tas­tique a pour struc­ture fon­da­men­tale l’interférence éphémère et néfaste entre deux mon­des imper­méables l’un à l’autre ». La notion d’interférence pro­longe celle de dis­jonc­tion fon­da­trice. Éphémère et néfaste sont les car­ac­téris­tiques néces­saires pour pou­voir qual­i­fi­er un réc­it de fan­tas­tique. 

Mais cela ne suf­fit pas. Sont passées ensuite en revue les tech­niques nar­ra­tives. Daniel Laroche pose que l’élément déclencheur de la dis­jonc­tion de départ est une faute ini­tiale dont il détaille les divers­es modal­ités pos­si­bles. Il mon­tre égale­ment com­ment s’opère la drama­ti­sa­tion, dont les tech­niques sont celles qui ont le plus évolué au long de l’histoire du genre fan­tas­tique ; il en détaille les dif­férents aspects.

Finale­ment, il abor­de les « con­fins du réc­it fan­tas­tique ». L’on se doit de dire que ses hypothès­es de départ ren­dent par­ti­c­ulière­ment claires la dis­tinc­tion qu’il opère d’avec les gen­res proches.

Il prend égale­ment en compte, et c’est impor­tant quand il s’agit du fan­tas­tique et de l’effet que celui-ci vise à pro­duire, l’évolution des savoirs et des men­tal­ités, cer­taines créa­tions ou inven­tions des écrivains devenant par­faite­ment plau­si­bles quelques années plus tard. Et ce change­ment dans les men­tal­ités et les savoirs peut donc men­er au fait qu’un réc­it soit fan­tas­tique ou non.

Sur l’enjeu général de ce qu’il ne con­sid­ère pas comme un genre, il a cette for­mule : « À sa façon et dès sa nais­sance à la fin du 18e siè­cle, la lit­téra­ture fan­tas­tique occi­den­tale est à la fois un acte d’allégeance au sys­tème moral judéo-chré­tien et une exhi­bi­tion hyper­bolique de celui-ci (…) ».

Les démon­stra­tions sont bril­lantes et con­va­in­cantes. D’autant plus, pour­rait-on dire, qu’elles pro­gressent méthodique­ment. Par­tant de ce qu’il con­sid­ère comme cer­taines faib­less­es des études antérieures, Daniel Laroche procède avec une pru­dence extrême. Il for­mule des hypothès­es dont il dit le car­ac­tère pro­vi­soire ; il les soumet ensuite à la cri­tique, par la con­fronta­tion avec des textes. Les for­mu­la­tions ini­tiales sont peu à peu mod­i­fiées et appro­fondies. Cette pru­dence et cette rigueur méthodologique ren­dent l’essai par­ti­c­ulière­ment per­ti­nent. Des exem­ples nom­breux et var­iés appuient la démon­stra­tion.

On appré­cie aus­si la mod­estie de l’auteur. Il ne s’arroge pas une posi­tion « éclairée » ; il assume ce qu’il doit aux essay­istes qui l’ont précédé.

On peut soulign­er, et c’est tout à son hon­neur, sa capac­ité de créer des néol­o­gismes dont il définit fine­ment le sens. Ceux-ci seront à pren­dre en con­sid­éra­tion pour des réflex­ions ultérieures sur le sujet. Ou alors, il redéfinit et dynamise cer­taines idées et notions.

Son analyse est à la fois syn­chronique et diachronique, elle résume les dif­férents aspects qu’a pu pren­dre le réc­it fan­tas­tique au cours de son his­toire, l’historicisme et le com­para­tisme étant un de ses principes méthodologiques.

Notons encore que la démon­stra­tion, toute com­plexe qu’elle soit, se révèle très facile à suiv­re, exprimée dans une langue sans jar­gon, et rend donc le livre acces­si­ble au plus grand nom­bre.

Daniel Laroche recher­chait les invari­ants du réc­it fan­tas­tique. Nul doute qu’il y a réus­si et que son essai restera une référence.

Joseph Duhamel

Plus d’information