Parole d’écrivain : Philippe Blasband

parole d'écrivain 1 philippe blasband

Alors que le nou­veau numéro du Car­net et les Instants con­sacre un impor­tant dossier à des entre­tiens lit­téraires, notre série d’été « Parole d’écrivaine » invite à (re)découvrir des inter­views qui ont forgé l’histoire de la revue. Chaque dimanche jusqu’au 17 août, un auteur, une autrice a la parole.

Cinquième épisode : Philippe Blas­band.

Dans cet entre­tien paru en 2004 (n°132) et mené par Jean­nine Dath, Philippe Blas­band évoque les dif­férents gen­res qu’il pra­tique. Auréolé du suc­cès du film de Frédéric Fonteyne Une liai­son pornographique, dont il a signé le scé­nario, l’écrivain par­le plus par­ti­c­ulière­ment de l’écriture pour le ciné­ma et la scène.


Comment Philippe Blasband s’adapte aux contraintes du métier

Philippe Blas­band est un homme de méti­er. Il vit de son écri­t­ure, plus ou moins bien selon qu’il tra­vaille pour le ciné­ma ou pour la lit­téra­ture, et du méti­er il aime explor­er toutes les facettes pour analyser les enjeux spé­ci­fiques à cha­cune. Mais ce qu’il aime par-dessus tout, ce sont les per­son­nages qui ont une his­toire à racon­ter. Lui-même ayant beau­coup de choses à dire.

Racon­teur d’histoires, Philippe Blas­band explore les gen­res : nou­velle, roman, théâtre, ciné­ma. C’est dans ce dernier domaine qu’il se mon­tre le plus pro­lixe, écrivant pour d’autres ou met­tant en scène lui-même ses scé­nar­ios. De même au théâtre, il a, notam­ment, écrit et mis en scène (en col­lab­o­ra­tion avec Véronique Dumont) Le vil­lage oublié d’au-delà les mon­tagnes, un texte sur le pou­voir comp­tant autant de bar­baries qu’un Shake­speare, avant d’adapter Mac­beth du grand William en con­fi­ant tous les rôles à deux comé­di­ens et en lais­sant aux spec­ta­teurs le soin d’imaginer la scéno­gra­phie. On avait l’habitude de le voir pass­er du roman au ciné­ma et du ciné­ma au théâtre et voilà que les gen­res se croisent. Est-ce dû au suc­cès du film ? Une liai­son pornographique et Nathalie Ribout sont récem­ment parues chez Actes Sud-Papiers. Philippe Blas­band joue avec les natures du ciné­ma et de la scène pour adapter ces deux scé­nar­ios, tous deux tableaux sub­tils de rela­tions humaines.

fonteyne une liaison pornographique

Le Car­net et les Instants : Qu’est-ce qui change quand vous adaptez un scé­nario pour le théâtre, comme c’est le cas avec Une liai­son pornographique ?
Philippe Blas­band : 
Le ciné­ma et le théâtre ont une chose en com­mun, très dif­férente du roman : une fois que c’est par­ti, on ne peut plus arrêter. Ce sont des struc­tures qua­si­ment musi­cales. À cause de ça, tous les prob­lèmes de la mémoire, de la rapid­ité, du rythme, y sont beau­coup plus impor­tants qu’en lit­téra­ture. Le théâtre est moins pas­sif que le ciné­ma. Un spec­ta­teur de ciné­ma reçoit un film, un spec­ta­teur de théâtre fait un tra­vail. Ce qui est spé­ci­fique au théâtre, c’est que d’un côté vous êtes dans un lieu unique et d’un autre côté vous pou­vez faire imag­in­er tout ce que vous voulez. Dans l’ordre de la théâ­tral­ité, vous pou­vez don­ner à voir quelque chose qui n’est pas là. D’ailleurs quand on dévoile un peu la chose, ça fonc­tionne un peu trop bien et c’est presque dom­mage. Par exem­ple, on amène un ani­mal sur le plateau, cela détru­it l’artifice théâ­tral et appau­vrit. En théâtre, on reste en deçà de cela, on ne dévoile pas les choses, ici, en l’occurrence dans Une liai­son pornographique, on ne mon­tre pas des cou­ples qui font l’amour mais on l’évoque. Le théâtre a besoin d’une cer­taine pro­fondeur même dans ce qui est comique. En ciné­ma, on peut trich­er, jouer avec ça. C’est aus­si un art du hors champ, mais pas de la même façon qu’au théâtre. Il y a des con­tin­gences réelles. À part ça, le moment et la façon dont on est payé sont très dif­férents !

Quand vous com­mencez à écrire, dès le départ, vous savez que ce sera pour le ciné­ma ou le théâtre ou cela peut-il bas­culer au cours de l’écriture ?
Dans ce cas pré­cis, Une liai­son pornographique était une idée de roman au départ. Je l’ai racon­té à Frédéric Fonteyne tout en lui dis­ant que je ne voulais pas pren­dre deux ou trois ans de ma vie à l’écrire. Il m’a poussé à écrire un scé­nario. L’adaptation de ces deux sce­narii sont des deman­des de mon agent, de directeurs de théâtre, de met­teurs en scène, de comé­di­ens. Dans le cas d’Une liai­son pornographique, le théâtre le Pub­lic voulait quelque chose de dif­férent. Il y a des scènes extrême­ment cour­tes, faciles à gér­er au ciné­ma mais com­pliquées au théâtre. Au ciné­ma, on ne doit pas se souci­er des entrées. Dans tous les arts nar­rat­ifs, faire entr­er ou sor­tir des gens est tou­jours très com­pliqué et en ciné­ma, on peut l’éviter. En théâtre, on est obligé de réfléchir com­ment on entre, com­ment on sort, on est obligé de créer un lieu fic­tif où cela se passe. Un apparte­ment dans le cas de Nathalie Ribout. Quand on crée un lieu de façon hyper­réal­iste au théâtre, on en perd une car­ac­téris­tique. Il doit y avoir une styl­i­sa­tion qui évoque une autre dimen­sion mais on est sou­vent trop timide en théâtre. Shake­speare lui n’hésite pas à mul­ti­pli­er les lieux, à pass­er d’une forêt à un château. On le dit et c’est tout, le spec­ta­teur imag­ine le reste. Le prob­lème du théâtre du 19e et du 20e siè­cles est de ne pas oser aller au-delà du décor, mais la con­cur­rence du ciné­ma force, de plus en plus, à faire tra­vailler l’imagination du spec­ta­teur, de même que la pein­ture a été dynamisée par la pho­to. Le théâtre va être libéré par le ciné­ma.

blasband une liaison pornographique

Dans la com­po­si­tion, qu’est-ce qui va faire que ce sera un scé­nario ou une pièce ?
Je suis quelqu’un de très nar­ratif. À part cela, chaque sujet, chaque his­toire, chaque thème doit aus­si être, en creux, une sorte de théori­sa­tion sur le média qu’il utilise. Une pièce de théâtre : pourquoi racon­te-t-on cette his­toire ici main­tenant sur une scène ? Pourquoi faire rire de cette façon-là main­tenant quand on écrit une comédie ? (J’aime beau­coup ce genre mais je n’en écris ni n’en mets en scène pour ne pas avoir d’ulcère.) Il y a une posi­tion par rap­port à la théâ­tral­i­sa­tion, au ciné­ma aus­si : à quel point vais-je utilis­er la nature intrin­sèque du film, savoir que du son peut être ajouté après, qu’il y a un mon­tage, et de façon extrin­sèque, par rap­port à l’histoire du ciné­ma.

Dans le film Une liai­son pornographique, on voy­ait sur­gir un cou­ple plus âgé qui n’est plus qu’évoqué dans la pièce de théâtre.
J’ai vu une ver­sion fla­mande avec des comé­di­ens pour le cou­ple plus âgé. Ça ne fonc­tion­nait pas parce que cette irrup­tion n’est pas bien faite, ce n’est pas une irrup­tion à la Pin­ter où un per­son­nage arrive qu’on n’attendait pas. Ça mar­chait extra­or­di­naire­ment bien dans le film et extra­or­di­naire­ment mal dans la pièce, parce que ce n’est pas théâ­tral. Cette intru­sion est trop anec­do­tique, trop réelle alors qu’on veut une évo­ca­tion. Dans la ver­sion théâtre, les deux per­son­nages repren­nent à leur compte le cou­ple plus âgé, ils changent de per­son­nage et ça devient théâ­tral.

Les deux pièces se répon­dent sur l’affectif.
Il est dif­fi­cile de sépar­er la sex­u­al­ité de l’affectif. Quelque chose m’a tou­jours fasciné : quand des pros­ti­tuées arrivent à se reclass­er, beau­coup ouvrent un restau­rant ou un café, parce que leur manque le rap­port avec les gens. À une toute petite échelle, elles avaient un rap­port affec­tif, comme celui que peut avoir un patron de café avec ses clients. Dans le cas d’Une liai­son pornographique, leur rela­tion dure trop longtemps. Comme dans Intim­ité, le film de Patrice Chéreau, à un moment, le type craque et suit la femme. La dimen­sion sex­uelle ne lui suf­fit pas et il veut la con­naitre davan­tage.

Récem­ment, vous avez écrit un scé­nario, Chloé & C° avec pour per­son­nage prin­ci­pal une pros­ti­tuée comme dans Nathalie Ribout.
C’est un rôle mag­nifique pour une comé­di­enne et par­mi la cinquan­taine de sce­narii que j’ai écrits, huit ont été réal­isés. C’est un hasard. À part ça, ma mère avait un mag­a­sin de vête­ments place de Brouck­ère, et avant, par­mi les pros­ti­tuées qui tra­vail­laient dans la rue du Cirque, quelques-unes étaient ses clientes. La pros­ti­tu­tion est une sit­u­a­tion lim­ite de la féminité. Elle cor­re­spond à tout ce qui est trau­ma­ti­sant et le ver­sant mas­culin est celui d’aller en guerre. C’est ciné­matographique de mon­tr­er l’armée, la guerre. Beau­coup de films par­lent de la pros­ti­tu­tion pour la même rai­son. Dans les deux cas, il y a beau­coup de men­songes, c’est-à-dire que les pros­ti­tuées ne sont pas toutes intel­li­gentes et sen­si­bles. Aucune n’a une voca­tion et en général, à part 0,05 % il est rare qu’elles ne soient pas issues d’un lumpen-pro­lé­tari­at ou de pays en crise. Or dans les films, on se focalise sur ce 0,05 %. Dans un film de guerre, on ne sent jamais un fusil huileux et lourd, pas plus que le côté admin­is­tratif de l’armée, ce qui est  peu ciné­matographique. La pros­ti­tuée est à la fois un fan­tasme, une crainte et une fig­ure mythique de la lit­téra­ture. Il y a une cita­tion de Godard qui dit : « Vous avez une femme et une arme, vous avez déjà un film », la pros­ti­tuée c’est ça. J’aime de plus en plus explor­er l’univers féminin parce qu’une femme est une his­toire. Une femme, un tzi­gane, un juif, beau­coup plus facile­ment qu’un brave bour­geois d’Uccle. Il y a des braves gens qui sont très heureux mais qui n’ont presque pas de part d’ombre. Une femme, a pri­ori, elle a tout de suite des obsta­cles. Qui dit obsta­cles dit une his­toire. Et il y a plus de rôles d’hommes que de femmes, et plus de comé­di­ennes que de comé­di­ens tant au théâtre qu’au ciné­ma. J’essaie le plus pos­si­ble de ren­vers­er cela, dès que je peux met­tre une femme à la place d’un homme, je le fais.

Le fait d’aimer racon­ter des his­toires tient-il à votre his­toire famil­iale, avec d’une part l’Iran du côté mater­nel et, d’autre part, les orig­ines juives polon­ais­es de votre père ?
Ce sont surtout des gens qui arrivent à racon­ter des his­toires, ce qui n’est pas le point fort des Belges. Con­naitre leur passé, se racon­ter, même des passés famil­i­aux, est dif­fi­cile. Les Belges sont vite figés dans un non-dit. Il n’y a pas de mémoire, ni du théâtre, ni du ciné­ma. C’est assez étrange. Chez les Juifs, on trou­ve toutes sortes de mécan­ismes d’auto-narration, c’est une chose dans laque­lle je puise presque naturelle­ment. Racon­ter ce qui se passe ici est presque naturelle­ment ce qui m’intéresse.

Que voulez-vous don­ner au spec­ta­teur ?
Au départ, je voulais racon­ter des his­toires, puis trou­ver la voix du per­son­nage, main­tenant je tra­vaille sur des idées et la façon de faire percevoir les dif­férentes facettes, fussent-elles con­tra­dic­toires, d’une idée, d’une per­son­ne. Je veille à faire touch­er le spec­ta­teur à la com­plex­ité des choses, des gens en évi­tant une vision sim­pliste. Dans un film comme Le tan­go des Rashevs­ki, cha­cun se pose la ques­tion de la judaïté et cha­cun a une réponse dif­férente. Ce qui fait que le film dit plusieurs choses à la fois. Par rap­port à un roman et à une pièce de théâtre, un film est très court pour traiter de divers aspects d’un per­son­nage. Dans Une liai­son pornographique, je ne donne que quelques facettes et l’on devine qu’il y a quelque chose der­rière, cela cor­re­spond à ma vision des gens. On ren­con­tre quelqu’un et l’on dit : il est comme ça, et on con­stru­it une fic­tion. Ma femme m’a fait remar­quer que chaque fois que je ren­con­tre quelqu’un, je dis : « il est vrai­ment étrange » parce que je sens plein de choses aux­quelles je n’ai pas accès et ça me désori­ente. Je don­ner des facettes sim­ples qui vont se suc­céder et je ne vais pas entr­er à l’intérieur. Je vois com­ment les gens réagis­sent et je n’essaie pas de les analyser de l’intérieur.

Vous pré­parez pour cet été une adap­ta­tion des Mille et une nuits
En théâtre, il y a un côté qui est un peu éner­vant : les gens vont voir une his­toire qu’ils con­nais­sent déjà ou qui a infusé dans l’inconscient col­lec­tif. L’idée est de jouer avec l’image qu’ont les gens des Mille et une nuits et con­tre laque­lle on va. Ce qui impres­sionne quand on lit les Mille et une nuits aujourd’hui, c’est que ça se passe à Bas­so­rah, à Bag­dad. Tout un imag­i­naire qu’on avait par rap­port à ces noms s’est dis­sout. L’islam a pénétré dans nos vies de façon extrême­ment dif­férente par l’actualité de nos vies, par l’actualité locale, mon­di­ale, par les prob­lèmes de voile, or les Mille et une nuits, c’est un recueil de nou­velles, sem­ble-t-il pas telle­ment bien écrit au départ, qui a été traduit par Antoine Gal­land et réin­ven­té par l’Occident. Main­tenant, on réin­vente d’une autre façon.

Jean­nine Dath

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