Perdre le nord

Jacques-Gérard LINZE, Au nord d’ailleurs. Paysage avec petits per­son­nages, pré­face de Xavier Han­otte, Académie royale de langue et de lit­téra­ture français­es de Bel­gique, 2025, 300 p., 22 €, ISBN : 978–2‑8032–0091‑7

linze au nord d'ailleursOn n’entre pas à la légère dans ce roman de Jacques-Gérard Linze ini­tiale­ment édité en 1982 par Jacques Antoine. Le nar­ra­teur final – dont on ne saura rien de plus – apprend de son ami Gar­cia-Lévi les con­fi­dences naguère faites par leur ancien condis­ci­ple Vin­cent Berti­er, récem­ment tué d’un coup de feu au large de la côte danoise. Nous sommes donc dans le reg­istre for­cé­ment trou­ble d’un dis­cours dou­ble­ment rap­porté, en style tan­tôt direct, tan­tôt indi­rect, glis­sant sou­vent de l’un à l’autre, au point que cer­tains « je » et « nous » sont mal iden­ti­fi­ables, sans compter quelques invraisem­blances. Gar­cia-Lévi livre à son audi­teur d’innombrables détails com­porte­men­taux, ver­baux, anec­do­tiques et même météorologiques ; certes, il a béné­fi­cié de let­tres et de longues con­ver­sa­tions avec Berti­er, mais ne lui arrive-t-il pas de fab­uler ? « Je ne sais plus ce qui est à moi et ce qui est à Vin­cent » avouera-t-il. Quant à la tour­nure très lit­téraire du réc­it, entrave gênante au sen­ti­ment de vérac­ité, est-elle due au maniéré Gar­cia-Lévi ou à son audi­teur ? Quoi qu’il en soit, tous deux mul­ti­plient les incis­es quant à la dif­fi­culté de recon­stituer le passé, au car­ac­tère aléa­toire des sou­venirs, aux con­fu­sions inévita­bles, aux trous de mémoire. Les nom­breux lap­sus du pre­mier ont à cet égard un rôle vis­i­ble­ment indi­ciel : ainé / aimé, ali­bis / amis, sor­dides / solides, la parole elle-même vient à trébuch­er dans la traque du vrai.

Qua­tre grands codes génériques tra­versent Au nord d’ailleurs. Le pre­mier est celui du roman polici­er : une noy­ade sus­pecte, trois morts par balle, des mobiles mal dis­cern­ables, les policiers qui patau­gent… Si le réc­it dans son ensem­ble n’est pas struc­turé comme une enquête, tous ces élé­ments lui assurent de chapitre en chapitre une relance effi­cace. En sec­ond lieu, il y a l’ombre du fameux Loli­ta de Nabokov. Cinquan­te­naire ama­teur de beautés juvéniles, Verneuil incite son ex-condis­ci­ple Berti­er à séduire la gracile Bir­git­ta, à peine sor­tie de l’adolescence et se lavant nue au vu du voisi­nage – mais surtout motivée par l’espoir d’une bonne rétri­bu­tion. Troisième paramètre, le Nou­veau Roman. Après La con­quête de Prague ou L’étang-cœur, Linze a certes pris ses dis­tances avec ce courant, mais il en con­serve au moins un trait car­ac­téris­tique : le priv­ilège dévolu aux descrip­tions de décors et de paysages, et donc à la fonc­tion du regard. Plages, estu­aire, mou­ettes, bateaux, appon­te­ment, brume, ces motifs insis­tants don­nent à l’entre-deux mou­vant du lit­toral une présence qua­si obsé­dante. Enfin, Au nord d’ailleurs relève égale­ment du roman psy­chologique. Veuf, vieil­lis­sant, atteint d’une mal­adie incur­able, Berti­er effectue une sorte d’ultime pèleri­nage que Gar­cia-Lévi qual­i­fie comme « une fuite, une manière de creuser le fos­sé entre passé et présent […] pour moins regret­ter ce qui est à jamais per­du, pour mar­quer solen­nelle­ment une renon­ci­a­tion à la jeunesse » – pour retrou­ver le nord pour­rait-on para­phras­er.

Des ingré­di­ents moins prévis­i­bles et davan­tage irra­tionnels vien­nent encore com­plex­i­fi­er le roman, ain­si la fig­ure géométrique de l’étoile. Quand Berti­er – descen­du à l’auberge Stel­la maris – entrevoit le corps du jeune noyé, celui-ci est entouré de six pêcheurs for­mant un « dou­ble tri­an­gle », soit une étoile de David. Plus tard, sans doute en rêve, il trace sur le sable le même motif, qui a pour effet de con­vo­quer le fan­tôme de sa femme puis le cadavre d’un homme. Plus tard encore, Verneuil ayant été tué, six mem­bres de la famille Knud­sen l’entourent, mais trop en désor­dre pour dessin­er l’étoile fatidique. Or, celle-ci appa­rait sur la toile que brode la jeune Sara, laque­lle explique à Bernier – elle est seule au vil­lage à par­ler français – : « un tri­an­gle pour représen­ter le temps, un pour fig­ur­er la nais­sance, l’amour et la mort » ; à la fois Par­que et Pythie, la brodeuse cite alors des vers de Shake­speare (son­nets 22 et 142) où le héros dénie son image vieil­lis­sante, exci­pant de la jeunesse de son amante et com­met­tant par là une dou­ble faute. Sans doute Linze est-il ici influ­encé par Mar­cel Thiry et ses Attouche­ments des son­nets de Shake­speare (1970), où fig­urent les deux poèmes et un com­men­taire élo­quent. Mais là où Thiry par­le d’« étrangeté » et Shake­speare de « péché », Linze ajoute la fig­ure trag­ique de Némé­sis, d’où résulte un tri­an­gle sup­plé­men­taire : le triple épi­logue vin­di­catif.

Daniel Laroche