La poésie comme voix et comme voie

Un coup de cœur du Car­net

Éric BROGNIET, Le nuage et la riv­ière, Tail­lis Pré, 2025, 168 p., 18 €, ISBN : 9782874502477

brogniet le nuage et la riviereQue l’aventure poé­tique ne se donne aucun hori­zon qui l’excède mais que, dans un même mou­ve­ment, elle ait l’ambition d’ouvrir un autre régime du vivre et du penser, l’œuvre exigeante, nova­trice d’Éric Brog­ni­et l’affirme tant sous son ver­sant poé­tique que dans l’ordre des essais. S’ouvrant sur une médi­ta­tion de maître Dogen en exer­gue, Le nuage et la riv­ière res­saisit les mots et les choses ain­si que leurs noces com­plex­es sous l’angle de leur genèse, de leur mou­ve­ment d’engendrement.

L’élémental — sous la forme priv­ilégiée du feu et de l’eau, sous la guise de l’effraction ou de la douceur — est ce que le poème se doit d’accueillir. Le mou­ve­ment de remon­tée à la source qui artic­ule (et désar­tic­ule) les textes des­sine l’ambition d’un ques­tion­nement qui vise à s’approcher de la région du tran­scen­dan­tal des con­fig­u­ra­tions du monde : au nom­bre de pos­si­bles com­posant ce socle tran­scen­dan­tal, la lumière et l’obscur, la présence et l’absence. La poésie d’Éric Brog­ni­et vise à attein­dre les strates infralan­gag­ières de ce qui est. Le leit­mo­tiv de la neige qui par­court le recueil con­sone avec celui du silence, ce com­pagnon intime au cœur du verbe dont le poète écoute les har­moniques.

Le silence n’est pas absence
Mais sur­croît de présence

Le silence seul répond
À vos effon­drements

La teneur du silence fait signe vers les sagess­es ori­en­tales, vers la mys­tique que l’on frôle sous la forme d’Angelius Sile­sius lorsque, dans un répons, Éric Brog­ni­et évoque un chant « sans pourquoi », écho du vers de la rose qui est sans pourquoi. Le souf­fle du poème s’origine dans un saut au-delà du savoir et des cer­ti­tudes ; il ne se berce pas de l’illusion d’un verbe répara­teur, d’une pen­sée du « care » si prisée par le con­tem­po­rain (« Quand aucun mot ne répare / Quand rien ne répond »). L’ailleurs du dire a pour nom la sphère du muet, du sans-voix, de l’indicible qui se présente comme un ailleurs interne au verbe et non extérieur à lui.

Tout lan­gage ne dit-il pas
Ce qui restera sans voix ?

L’amour, le désir, le mys­tère de l’existence, le motif de la parole comme exil, perte de l’originaire, de la fusion avec le monde courent dans un recueil dont le titre dévoile l’ombilic : il s’agit non seule­ment d’interroger l’écriture depuis la nature, depuis la riv­ière, le nuage, les fruits, le ciel, les pier­res, mais aus­si en tant qu’espace intérieur à la nature. L’enseignement que les arbres, le vent délivrent aux humains cul­mine dans l’union du sujet et de l’objet qui, par leur nouage, leur équa­tion indiquée par le verbe « être », cessent de con­stituer des pôles sub­jec­tif et objec­tif, abolis­sent leur oppo­si­tion.

Tu es l’eau de la riv­ière
Qui coule avec tes larmes

Quelques poèmes men­tion­nent le dia­logue qu’ils étab­lis­sent avec ce qui, du pic­tur­al, du musi­cal ou du con­ceptuel, a stim­ulé leur éclo­sion : « Sur un tableau de Jean Fautri­er », « En écoutant les com­po­si­tions musi­cales d’Hildegarde von Bin­gen », « Sur des tableaux de Fran­cis Bacon », « En écoutant Bil­lie Hol­i­day », « En lisant Vladimir Jankélévitch »… Omni­agis­sante, la fig­ure de la cir­cu­lar­ité des phénomènes témoigne de l’atteinte d’un niveau élar­gi de con­science généré par la poésie.

Là où tu pens­es le monde
Le monde alors te pense…

En laque­lle de tes mémoires
Iras-tu chercher
Ce qui te cherche ?

Nul éton­nement que ce recueil qui pose la poésie comme voix et comme voie, qui affirme un écrire qui est un écouter, qui entend remon­ter vers la source, vers le « silence ini­tial » d’où l’écriture découle, fasse enten­dre la sagesse des pré­socra­tiques, la foudre d’Héraclite, l’aurore de la pen­sée philosophique occi­den­tale. In fine, Éric Brog­ni­et sonde l’essence de l’amour, de l’attirance entre deux êtres.

L’amour n’est ni effrac­tion ni effu­sion
Entre deux corps étrangers
Comme l’eau que le sable absorberait
Avant qu’elle rejoigne la mer
Il ne répare en rien l’autre
Il est le nuage et la riv­ière.

Ce nuage et cette riv­ière dans lesquels Éric Brog­ni­et nous fait vivre en por­tant son recueil dans les zones où l’œil devient l’organe du dedans.

Véronique Bergen

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