Au cœur de la crise

Julien LÉONARD, Thomas J. Will­son, ses filles, son fils et la fin des temps, M.E.O., 2025, 225 p., 22 €, ISBN : 978–2‑80700–531‑0

léonard thomas J. willsonTom est un jeune quadragé­naire qui élève seul ses trois enfants, Agnès, Axel et Aude, qui ont respec­tive­ment 15, 9 et 6 ans. Même s’il exerce un méti­er qui le pas­sionne – auteur pour la jeunesse –, le quo­ti­di­en est une épreuve pour lui depuis le décès de sa femme. Il s’efforce de garder le cap un jour après l’autre pour aller de l’avant mal­gré sa tristesse. Heureuse­ment, ses enfants sont là, avec leur car­ac­tère bien trem­pé, pour ani­mer ses journées et combler le silence de la soli­tude. Il faut dire qu’avec une ado en guerre con­tre le patri­ar­cat con­stam­ment gref­fée à son portable, un garçon hyper­ac­t­if qui pose beau­coup de ques­tions et une petite fille par­ti­c­ulière­ment intel­li­gente, il n’a pas de quoi s’ennuyer. Grâce à eux, Tom se laisse porter par ce joyeux bor­del, qu’il doit tout de même recadr­er de temps à autre pour éviter les débor­de­ments.

C’est donc en com­pag­nie d’un reportage sur la famine gran­dis­sante sur le con­ti­nent africain que nous dégus­tons notre poulet rôti, notre salade de maïs et notre pain, accom­pa­g­nés d’une sauce aux champignons un peu trop liq­uide.
- Pourquoi n’ont-ils rien à manger ? demande Axel.
- Le cap­i­tal­isme et les puis­sances mon­di­ales les privent de leurs pro­pres ressources en atti­sant des con­flits internes pour s’approprier leurs ter­res, lui explique Aude. Ils ali­mentent la guerre civile afin de faire du prof­it au détri­ment du peu­ple qui souf­fre.
Je suis fasciné par son intel­lect. Moi, à son âge, j’avais pour ambi­tion de léch­er tous les mar­queurs de ma trousse afin de déter­min­er si le goût changeait en fonc­tion des couleurs.
La réponse est non. Du moins pour l’arrière-goût.
- Ne t’occupe pas de ça, dis-je à Axel. Ça se passe loin d’ici.

Un jour, Aude annonce l’arrivée des signes de la fin des temps. Au début, Tom n’y croit pas et tente de la con­va­in­cre du con­traire en asso­ciant cette lubie au décès de sa femme, sym­bole de la fin du monde pour sa fille. Des événe­ments étranges appa­rais­sent cepen­dant dans le monde entier : une vague de vio­lences inex­pliquées, des intem­péries suiv­ies de pil­lages, des luci­oles rouges figées dans l’air, des mil­liers d’animaux qui dis­parais­sent dans tel pays, se mul­ti­plient dans tel autre… Ces phénomènes inter­pel­lent Tom, d’autant plus qu’il est amené à vivre des sit­u­a­tions inex­plic­a­bles trou­blantes qui le poussent à croire de plus en plus à la prophétie de sa fille…

Lorsqu’une folie meur­trière se man­i­feste dans le monde entier suite au pas­sage d’une comète, Tom ne doute presque plus de l’issue des événe­ments récents. Sa seule pri­or­ité est alors de pro­téger ses enfants et de les ras­sur­er face à leurs ques­tions dont il ignore les répons­es : est-ce vrai­ment la fin des temps ? Que faut-il faire ? Essay­er de l’arrêter ? Si oui, com­ment ? Ou accepter l’issue inéluctable et faire comme si de rien n’était en l’attendant ?

On pour­rait imag­in­er que le réc­it Thomas J. Will­son, ses filles, son fils et la fin des temps est une dystopie grave et pesante, mais il n’en est rien. Le réc­it de Julien Léonard est davan­tage une his­toire drôle sur la fin des temps, même si cela parait dif­fi­cile à croire de prime abord. Nous voyons évoluer au quo­ti­di­en une famille qui tente de ne pas dis­jonc­ter face à un événe­ment grave qui se pro­file à l’horizon, et comme le pro­tag­o­niste ne se prend pas au sérieux et est ani­mé par un prag­ma­tisme pru­dent face à toute cette absur­dité, nous pou­vons lire des scènes cocass­es assez savoureuses (« Je me sou­viens qu’autrefois j’étais son héros. Désor­mais, je crois qu’elle me prend pour une sorte de chim­panzé moitié savant moitié débile »).

Mais ne vous y trompez pas, der­rière cette folie douce se cache une vraie pro­fondeur, avec des ques­tions exis­ten­tielles sur le sens de la vie et des vérités générales justes par­fois cru­elles.

- Faut qu’on refasse le ciné­ma 4D ! dit Axel.
- Non, on retourne au manoir han­té ! revendique Aude.
- Eh ! C’est grâce à moi qu’on est ici, alors c’est moi qui décide, inter­vient Agnès. On se refait le Super Flash !
J’ai déboursé deux cent cinquante euros pour les tick­ets et bravé les embouteil­lages durant plus de quar­ante-six min­utes pour arriv­er jusqu’ici, mais apparem­ment, c’est grâce à Agnès qu’on y est. Soit ! Après tout, ressen­tir l’euphorie et l’excitation de mes goss­es n’a pas de prix. Quelques jours plus tôt, nous étions ter­rés dans une cave, apeurés, guet­tant les échos d’un monde devenu cinglé, et nous sommes là à nous deman­der quelle sera la prochaine attrac­tion.
Le monde se remet tou­jours à tourn­er.

L’être humain est frag­ile, il fait ce qu’il peut pour se détourn­er de ses peurs et se met­tre à l’abri de la folie du monde. Tom Will­son arrivera-t-il à pro­téger ses enfants face à la fin des temps ?

Séver­ine Radoux