Naji HABRA, Chadi est perdu, M.E.O., 2025, 232 p., 22 €, ISBN : 9782807005341
« La bande qui déambule autour de la piscine par groupes de deux ou trois ne ressemble pas à des touristes ordinaires. Des sexagénaires mâles promenant quelques bedons, quelques calvities, quelques whiskies et quelques gros cigares, parlant en même temps et avec véhémence. » Dans l’hôtel Vesuvio-Grande, ces hommes ne passent pas inaperçus : ils s’expriment en plusieurs langues dans une cacophonie bruyante, et l’objet de leur voyage (vacances ? séminaire professionnel ? assemblée de parrains de la mafia ?) ne transparait pas clairement de leurs tenues soignées aux styles différents. Salvatore, le vieux barman toujours aux aguets, trouve qu’« [o]n dirait même une réunion de louveteaux déguisés en adultes pour une soirée de fin de camp ». Et si son flair ne l’avait pas trahi…
Dans la mythique baie de Naples, d’anciens amis ont en effet programmé leurs retrouvailles après quatre décennies de séparation et de dispersion (en France, en Allemagne, en Belgique, en Italie, aux États-Unis et aux Émirats arabes unis). Ceux qui s’appelaient Youssef, Antoine, Fadil, Bachar, Nabil, Jihad et Paul lorsqu’ils vivaient à Damas et fréquentaient les scouts, reforment leur patrouille l’espace d’un long week-end. Complicité et affection ressurgissent immédiatement. Chaque moment (autour d’un apéro, d’un repas, d’une soirée, d’une balade) s’étire dans l’évocation de souvenirs communs, de multiples anecdotes, de remémorations de sensations d’alors, de taquineries fraternelles. Les bêtises, les plats, les odeurs, les personnages d’antan qui émaillent leurs interactions provoquent des rires sonores, et des silences parfois. Car la nostalgie se révèle d’un dosage aussi délicat que celui d’un moutabal : elle peut onctueusement caresser l’âme comme réveiller l’amertume des blessures…
Dans son premier roman, Naji Habra explore un thème qui lui est familier : à l’instar de ses protagonistes, il a quitté sa Syrie natale brimée par un régime tyrannique et s’est construit une « nouvelle vie » ailleurs. Lui est devenu professeur d’université à Namur ; ses personnages, diamantaire à Anvers, urologue à Paris, agent de voyages à Rome, businessman à New-York, docteur ès histoire à Chicago, médecin à Tüningen, commerçant à Dubaï. Tous ont posé des choix, ont dû s’intégrer, se sont adaptés. Tous ont laissé derrière eux leur pays, leur famille (et leurs attentes), leurs amis (et leurs amours), leur enfance, leur innocence. Tous ont été contraints de grandir et d’évoluer dans l’exil, plus ou moins heureusement, souvent sans se retourner. C’est ainsi que pour chacun cette rencontre conviviale se double, en arrière-plan, d’un bilan existentiel intime, qui remue plus encore que les réminiscences partagées. Sans compter qu’un des leurs manque à l’appel : Chadi, celui qui s’est opposé à la dictature du clan Assad et dont personne ne sait plus rien depuis trop longtemps… Chadi est perdu, un texte porté par le chant silencieux de Faïrouz, aux notes sincères, humaines et mélancoliques.
Samia Hammami