Archives par étiquette : souvenirs

La Belgique est une autre

Michel TORREKENS, Belgiques, Ker, coll. « Belgiques », 131 p., 12 €, ISBN : 978-2-87586-277-8

michel torrekens belgiquesDans leur collection « Belgiques », les éditions Ker offrent aux auteurs la possibilité de composer « un portrait en mosaïque » de la Belgique. Celle de Michel Torrekens se compose de quinze nouvelles qui révèlent peut-être avant tout sa prédilection pour des lieux qu’il aime et qu’il décrit avec plaisir, racontant son attachement à un territoire. Mais Belgiques témoigne aussi de beaucoup d’interrogations et d’inquiétudes, avec de rares fois une pointe de désabusement. Continuer la lecture

Une amitié littéraire d’exception

Yves PEYRÉ, Henri Michaux. Dans la ferveur d’une complicité, Tandem, 2019, coll. « Alentours », 166 p., 14€, ISBN : 978-2-87349-136-9

couverture yves peyré henri michaux dans la ferveur d'une complicité Octobre 1984 : le corps d’Henri Michaux est mis en bière en présence d’une vingtaine de personnes, désignées avec soin de son vivant. Parmi elles Yves Peyré, bibliothécaire, poète, essayiste, proche de l’écrivain-artiste depuis 1978, année où il vient de lancer à Lyon une nouvelle et ambitieuse revue littéraire, L’Ire des Vents. Timidement consulté, Michaux lui a aussitôt accordé son intérêt et promis sans doute l’une ou l’autre contribution. Les deux hommes se rencontrent, sympathisent rapidement malgré la dissymétrie : Michaux a 79 ans, Peyré 26, le premier est un créateur célèbre et fort sollicité, l’autre un provincial encore peu connu. Mais de nombreux engouements littéraires, picturaux et philosophiques leur sont communs, sans compter une profonde complémentarité de caractères. « J’avais rencontré ce mythe inaccessible » écrit Peyré, évoquant « l’émulation qu’il voulait bien m’offrir ». Leur rapport était-il du type père-fils, ou plutôt de maitre à disciple ? L’auteur préfère les formules « grand frère » et « cadet », chacun trouvant dans leur complicité son intérêt propre : le premier, se perpétuer en transmettant un précieux héritage moral, le second, s’enrichir d’une expérience humaine et créatrice hors du commun, tous deux relançant la curiosité et la réflexion de l’autre. Ainsi ces six années sont-elles marquées par une intensité relationnelle rare, dont le livre de Peyré donne le récit à la fois émouvant et minutieux. Continuer la lecture

Écoute le chant de l’oiseau

Caroline BOUCHOMS, Cheveux Rouges, Coudrier, 2020, 143 p., 20€, ISBN : 978-2–39052-005-4

Cheveux rouges est un recueil de fragments d’une jeune narratrice qui vit dans une roulotte où elle s’est aménagé un atelier, protégée par son phénix. Elle nous raconte son quotidien avec sa grand-mère préférée, Nina, avec qui elle aime parler d’amour autour d’un gâteau. Le lien tendre et fort qui les unit ne fait aucun doute.

J’ai écrit, c’est ma grand-mère préférée. Elle est trois fois plus vieille que moi, je suis deux fois plus grande qu’elle… Un grand poussin dans les bras d’une petite chouette ! J’ai pas écrit ça, j’ai écrit, c’est vrai qu’elle est très petite, un mètre quarante-huit, mais quand elle déploie ses ailes, elle devient comme un immense oiseau qui vous protège. Continuer la lecture

La voix/voie de la résilience

Jacqueline CALEMBERT, La nuit du manuscrit, Murmure des soirs, 2019, 110 p., 16 €, ISBN : 978-2-930657-54-7

« Les horreurs, qu’elles soient d’hier ou d’aujourd’hui, nous atteignent tous à des degrés différents. Chacun se débrouille avec ce qu’il vit, ce qu’il ressent, ce qu’il endure, ce qu’il espère. » Voilà le postulat posé par Jacqueline Calembert dans son avant-propos, hommage à son père et à la capacité de résilience de celui-ci. Et c’est une illustration en mots qu’elle nous propose dans La nuit du manuscrit, histoire d’une rencontre à la fois fortuite et prédestinée de deux âmes agitées. Continuer la lecture

Françoise M. par Marie-Paule B.

Marie-Paule BELLE, Comme si tu étais toujours là, préface de Serge Lama, Plon, 2020, 213 p., 18 € / ePub : 12.99 €, ISBN : 978-2-259-27838-6

Françoise Mallet-Joris écrivait ; Marie-Paule Belle compose et chante. Dans Comme si tu étais toujours là, livre-hommage à l’écrivaine belge disparue le 13 août 2016, la chanteuse tient pourtant la plume. Mais elle s’efface souvent pour laisser place aux mots de sa compagne, parolière et amie. Cartes postales, brefs messages, lettres, manuscrits, paroles de chansons retranscrites … : M.-P. Belle dévoile une partie des nombreuses archives qu’elle conserve dans un carton rouge, témoins de leur relation privée et professionnelle. Continuer la lecture

La famille sur l’estomac

Patrick ROEGIERS, La vie de famille, Grasset, 2020, 173 p., 16,50 € / ePub : 11.99 €, ISBN : 9782246816195

Après quantité d’essais et de romans, sur l’art sous toutes ses formes et sur les mythologies, grandes et petites histoires du Plat pays, le nouveau roman de Patrick Roegiers, La vie de famille, marque une rupture (et on verra que le mot n’est pas vain). Ce livre est probablement le plus personnel, le plus intime (comme on le dit d’un journal), le plus engagé de l’écrivain aux plus de cinquante titres. Un roman autobiographique sur « la trame inaliénable de l’enfance ». Continuer la lecture

Plus fort que tout

Tuyêt-Nga NGUYEN, Soie et métal, Academia, 2019, 306 p., 20 € / ePub : 14.99 €, ISBN : 978-2-8061-0481-6

Le sentiment d’abandon parental chez un enfant laisse souvent une blessure profonde, indélébile. Quand Clara, âgée de 16 ans, voit sa mère quitter le domicile familial, elle décide de la rayer de sa vie. Lorsqu’elle reçoit huit ans plus tard un colis avec diverses informations sur celle qu’elle a reniée, elle pense d’abord à renvoyer l’enveloppe à l’expéditeur sans prendre connaissance de son contenu. Mais elle doit tôt admettre que le mal est fait : la plaie de la perte est rouverte et son regard aimanté par l’enveloppe qu’elle tarde à aller déposer. Elle commence par lire la lettre qui accompagne divers documents, puis ne résiste pas à prendre connaissance de tout son contenu. En écho à cette question qui résonne : Les incendies des âmes s’éteignent-ils toujours, à l’image de ceux des forêts ? Continuer la lecture

Toute une vie ou presque

Michèle VILET, 80 pages, Photographies de Jacques Vilet, Déjeuners sur l’herbe, 2018, 264 p., 20 €, ISBN : 9782930433677

En janvier 2016, j’ai eu quatre-vingts ans. Ce mois-là, j’ai décidé de raconter ma vie, année après année. Je l’ai fait mais sans cesser de me poser la question : pourquoi ? Pour qui ? Nous sommes en décembre 2017, mon récit est terminé.

Ainsi commence l’épais volume de Michèle Vilet, qu’elle a intitulé 80 pages. Elle va donc passer en revue les diverses composantes successives de sa vie. Raconter, commenter, critiquer, louer, regretter parfois, se réjouir presque toujours même aux moments un peu plus difficiles. C’est l’enthousiasme qui domine, qu’il s’exprime au moment subit et soit tout à fait contemporain des faits ou qu’il se manifeste en dessous ou après, comme on ombre les éléments d’un dessin pour leur donner du relief. Continuer la lecture

Ça commence par un choc

Angèle BAUX GODARD, L’empreinte du vertige, Lansman / Rideau de Bruxelles, 2019, 38 p., 10 €, ISBN : 978-2-8071-0236-1

La pièce commence par un accident. Sur le chemin de la maison, Elisa, vingt-neuf ans, percute une panthère. La jeune femme reste prostrée quelques minutes. Le choc a été rude et provoque l’afflux d’images et de souvenirs. Flashback : Elisa a dix-sept ans et est étudiante en prépa philo. C’est là que ses premières angoisses apparaissent. La jeune femme redémarre et part sur un coup de tête vers le Sud pour voir la mer, alors que son compagnon et sa fille Jade, dont c’est l’anniversaire, l’attendent à la maison. À la lumière d’une enseigne lumineuse, nouveau souvenir : Elisa a dix-neuf ans. Elle se sent incapable de terminer ses études et quitte tout pour la fac. De quoi souffre-t-elle ? D’où vient cette mélancolie qui lui colle à la peau ? Continuer la lecture

Antoine Wauters. L’écriture et les paysages de l’enfance

Antoine WAUTERS, L’enfant des ravines, Maelström, coll. « Bookleg », 2019, 40 p., 3 €, ISBN : 978-2-87505-332-9

Dans l’œuvre d’Antoine Wauters, l’enfance s’avance comme un pays que l’on retrouve par l’écriture. Terreau magique, univers qu’on porte en soi, entre l’écho de sa perte et la musique de sa persistance, l’enfance en vient à se confondre avec la fiction. L’une et l’autre construisent un monde imaginaire, peuplé de doubles, de prolongements, d’avatars de soi. L’une et l’autre se tiennent à l’écart de la société, de ses lois, de sa logique, de ses contraintes. Éblouissant caillou textuel forgé par un frère du Petit Poucet, L’enfant des ravines (deuxième bookleg d’Antoine Wauters, après Debout sur la langue) déplie une jeunesse dans un village des Ardennes, un monde de jeux, d’odeurs, de sensations qui constitue le lieu mental, organique à partir duquel l’écriture surgit. « J’ai vécu jusqu’à mes dix-huit ans dans un petit village d’Ardenne où mon imagination se trouve, encore aujourd’hui. Que je le veuille ou non, tout ce que j’écris vient de là ». Continuer la lecture

Aimer d’amitié

Jean-François FÜEG, Notre été 82, Weyrich, coll. « Plumes du coq », 2019, 127 p., 13 €, ISBN : 978-2-87489-525-8

L’amitié est un sentiment universel. Elle élève l’âme, cette immatérialité à la fois solitaire et solidaire. Ainsi, l’amitié est peut-être la moitié de l’âme. Elle est un alter ego, un autre que soi, égal et juste, une possible libération de l’esprit et du corps. Elle est intangible et pure, comme l’amour. Elle est irrationnelle et non reproductible. Elle est donc immorale, car on ne peut aimer tout le monde de la même manière. Or la morale doit s’appliquer à tout être humain, dixit Kant. Rutebeuf s’en fout. Continuer la lecture

Je me souviens…

Jean-Marie DUBETZ, Le rire du jeune crocodile. Une enfance au Congo belge de 1950 à 1960. Récit d’une odyssée, Traverse, 2018, 185 p., 20 €, ISBN : 978-2-93078-328-4

Le récit que Jean-Marie Dubetz nous donne à lire est composé de fragments de son enfance dans l’ancien Congo belge, depuis ses premiers souvenirs jusqu’à ses dix ans. Il souligne d’entrée de jeu sa volonté de transmettre son histoire au sein de sa famille, mais aussi auprès d’un public plus large intéressé par son vécu particulier et l’empreinte que ce dernier a laissée sur lui, à savoir la capacité d’émerveillement de l’enfant face à la beauté du monde dans lequel il a grandi. Continuer la lecture

67, année poétique

Luc DELLISSE, Cases départ, Cormier, 2018, 90 p., 16 €, ISBN : 978-2-87598-014-4

Luc Dellisse, Cases départL’enfance n’est pas qu’une période de notre existence. Elle constitue surtout cette inépuisable réserve d’impressions rétiniennes, olfactives, tactiles et sensorielles, bref sensuelles au sens le plus ample du terme, qui fondent notre mémoire et notre vision du monde. Pour les poètes, revenir à cet âge, sinon d’or, du moins brut et pur, ne consiste pas uniquement à se livrer à un exercice de nostalgie intégrale. C’est qu’alors le langage et les émotions faisaient corps, faisaient un seul corps ; mettre des mots sur les troubles et les émois, les douleurs et les plaisirs s’avère dès lors bien plus complexe que le geste banal, nostalgique, de feuilleter l’album aux souvenirs, où les images sont figées. Les parfums, les couleurs, les sons, les gestes, font par contre en permanence partie de notre vie telle qu’elle se déroule et passe. Continuer la lecture

Un dialogue posthume : Bruna et moi

Marc PIRLET, Un jour comme un oiseau, Esneux, Murmure des soirs, 2016, 139 p., 10€   ISBN : 978-2-930657-33-2

pirletPar l’intermédiaire d’un ami, Marc Pirlet rencontre pour la première fois en avril 2013 Bruna, une vieille dame qui habite sur les hauteurs de Seraing. Celle-ci vient souvent l’après-midi en ville, à Liège, prendre un chocolat chaud dans un endroit accueillant sa solitude. Pourquoi va-t-il la rencontrer, bientôt régulièrement ? Parce que cette dame menue, charmante d’ailleurs, a une histoire qu’elle a longtemps tenue sous silence mais qui maintenant, alors qu’elle a atteint quatre-vingt-six ans, doit se confier. C’est avec constance et ferveur que Marc Pirlet va l’écouter et recueillir des propos qu’il faut communiquer à tous. C’est en effet une confidence de l’enfer vécu que Bruna tient à faire avant de disparaître, pour que rien ne s’oublie, ne se perde de la mémoire. L’enfer, ce sont ces années passées dans les camps de concentration nazis, les camps de la mort. C’est en 1941 que Bruna, qui a 16 ans, et son frère sont arrêtés dans la maison familiale de Seraing par les agents de la Gestapo qui recherchent le père, communiste polonais, disparu depuis l’exode de mai 1940. Rapidement déportée en Allemagne et à travers plusieurs lieux de détention, elle arrive au sinistre camp de Ravensbrück où elle passera plusieurs années terribles avant de terminer dans cet autre enfer qu’était Bergen-Belsen, d’où elle sera libérée puis rapatriée vers la Belgique en état d’extrême faiblesse. Continuer la lecture

Le Jean Ray d’Henri Vernes

Henri VERNES, Thierry MORTIAUX, Jean Ray, 14 rue d’Or, préface de Jean-Baptiste Baronian, Bruxelles, La Pierre d’Alun, coll. « La Petite Pierre », 2016, 141 p., 36 €

vernesHenri Vernes s’honore d’une amitié de vingt ans avec Jean Ray. Après diverses préfaces et postfaces, il propose maintenant un texte de plus grande ampleur. Son livre oscille entre souvenirs personnels et réflexions sur l’art littéraire de Jean Ray.

Il rencontre le Gantois en 1943, alors que celui-ci publie beaucoup, des textes majeurs, qui sont aussi des succès de vente. L’après-guerre est cependant une période plus terne pour Ray qui croit son heure passée. Mais Vernes, qui devient un auteur de référence chez Marabout, conçoit un projet de réédition. Il apporte aujourd’hui des précisions sur les circonstances de ces rééditions, particulièrement celles des Harry Dickson, auxquels Ray ne semblait plus croire du tout. H. Vernes a également été impliqué dans les négociations avec Alain Resnais pour l’adaptation au cinéma d’Harry Dickson, et explique les raisons de l’abandon du projet. Continuer la lecture

On a tous dans l’cœur une petite fille oubliée

Laurent GRENIER, Dix disques de traverse (qui n’ont pas changé ma vie), L’Arbre à paroles, coll.« IF », 2016

Parfois, il suffit de deux ou trois notes, un riff de guitare, un beat de batterie immédiatement reconnaissables, et, zou !, nous voilà transportés ailleurs. Dans d’autres lieux, d’autres époques, pas forcément lointaines. Et c’est toute une vie passée qui nous revient en tête, des fantômes d’amis et d’amies, des rêves fumeux évaporés, qui ne nous lâchent plus de la journée.

Qui n’a jamais connu de telles bouffées de nostalgie ? Personne, je suppose. Continuer la lecture