Créateur et maitre d’œuvre depuis 1970 des éditions Plein Chant, installées à Bassac en Charente, spécialisées notamment dans la littérature prolétarienne, Edmond Thomas, a (ré)édité dans son catalogue bon nombre d’écrivains belges, dont Constant Malva, Neel Doff, André Blavier et Louis Scutenaire. Il est décédé à Angoulême ce 18 octobre 2025.
Était-ce son « tropisme picard hainuyer » qui, par ascendance maternelle, le reliait à tant de poètes, écrivains ou illustrateurs belges ? Né à Paris en 1944, d’une mère qui faisait des ménages et d’un père ayant pris très tôt la poudre d’escampette, Edmond Thomas déserte à 15 ans les bancs de l’école publique pour les petits métiers de l’imprimerie, dont le relieur industriel Brodard & Taupin. Il dévore tout ce qui lui passe sous les yeux, de la Série Noire à la science-fiction, jusqu’au jour où il tombe sur Paroles de Jacques Prévert, et le Nouvel Age littéraire d’Henry Poulaille.
Deux orientations fondatrices et parallèles, pour celui qui, en 1970, lance avec des moyens artisanaux sa revue dactylographiée, Plein Chant, puis les éditions du même nom. Avec aujourd’hui plus de 500 titres parus. D’une culture encyclopédique, il la partageait avec enthousiasme, autant par ses rééditions des « oubliés et des dédaignés » de la littérature ouvrière, des « voix d’en bas », et des « petits romantiques » français (Nodier, Monselet) que par l’édition d’écrivains étrangers méconnus (Tarjeï Vesaas, Kenneth Rexroth notamment). Edmond Thomas cultivait une insatiable curiosité pour tout ceux qui s’écartaient des milieux littéraires officiels. Autant dire que ses affinités furent grandes avec certains auteurs belges pas affolés d’être dans les marges.
C’est ainsi que, dès les années 1980, il réédite Constant Malva (Histoire de ma mère et mon oncle Fernand, Un mineur vous parle, Choses et gens du Borinage), Neel Doff (Contes farouches, Elva, Dans nos bruyères) ou publie l’ouvrage de Jacques Cordier, Littérature prolétarienne en Wallonie, ainsi que le romancier Raymond Ceuppens, avant qu’il ne soit couronné du prix Rossel. Côté « Belgique sauvage », Thomas a pour ami et collaborateur l’écrivain pataphysicien Pierre Ziegelmeyer. Ce dernier, passionné par Queneau et les « fous littéraires », fréquente en toute logique le bibliothécaire verviétois André Blavier. Plein Chant publie donc bientôt Blavier, lui consacre un beau et fort volume de textes, et la suite s’enchaine. Au catalogue de l’éditeur charentais se retrouvent vite Louis Scutenaire, Irène Hamoir, Marcel Mariën, André Stas, Pol Bury, Clément Pansaers, Marc Dachy ou encore Victor Serge.
Mais Edmond Thomas a connu et maitrisé avec un savoir-faire peu courant toute l’évolution technique (et économique) des métiers du livre. C’était un amoureux des beaux papiers, de la typo soignée, des culs-de-lampe et des vignettes xylographiques, de l’illustration ancienne et des machines au nom magique (une ancienne presse Heidelberg, entre autres). Il fut l’imprimeur renommé de nombreux petits éditeurs français. En bon « anar » parallèle, il n’avait guère d’affinités avec le commerce financier. Mais par dessus tout, il avait le gout du partage, de l’amitié entre « frères humains », et le sens de la répartie. Ce grand modeste n’a jamais cherché les honneurs, et c’est par son départ que l’on mesure aujourd’hui tout ce qu’il a pu apporter, auprès de plusieurs générations.
Alain Delaunois
Vient de paraitre
Edmond THOMAS, Plein Chant. Histoire d’un éditeur de labeur (propos recueillis par Nathan Golshem, Klo Artières et Frédéric Lemonnier), L’Echappée, 2025, 172 p., 75 ill., 18 €
