(…) Sur une scène / De carnage, / Tous se figent / Même les petits… 

Isabelle BIELECKI (texte) et Pierre MOREAU (illus­tra­tions), Qu’importe la porte, Pré­face Éric Allard, Coudri­er, coll. « Sor­tilèges », 2025, 77 p., 22 €, ISBN : 9782390520719

bielecki qu'importe la porteDans sa magis­trale pré­face, toute en finesse et intel­li­gente sen­si­bil­ité, Éric Allard évoque La poé­tique de l’espace. En feuil­letant l’essai de Gas­ton Bachelard, pour y retrou­ver les références, une cita­tion de Pierre-Jean Jou­ve sem­ble com­pléter celle que nous cher­chions. Elle exprime idéale­ment cette sen­sa­tion à la fois mul­ti­ple et indéfiniss­able que nous inspire l’entrelacement des illus­tra­tions créées par le pho­tographe Pierre More­au et des images poé­tiques sus­citées par le texte d’Isabelle Bielec­ki : « La poésie est une âme inau­gu­rant une forme ».

Le recueil de Bielec­ki-More­au, Qu’importe la porte, se partage en deux séquences alter­nant textes brefs et images ful­gu­rantes : Une cage et Le labyrinthe. Chaque étape du poème met en scène « Elle », face à une porte qu’elle ouvre chaque fois « prudem­ment ».

Chaque image la mon­tre « Elle », petite fille sautil­lante pour la pre­mière image, puis figée et immo­bile, de trois-quarts dos, face à ce que donne à voir la porte ouverte : un envol d’oiseaux, l’ombre d’un drag­on, l’entrée d’un labyrinthe, une vague scélérate, un nuage blanc dans la nuit, un cerf-volant dans la lumière d’un soleil rougeoy­ant…

Quant aux textes, ils s’annoncent chaque fois par un titre iden­tique pour les poèmes de la pre­mière par­tie : Elle ouvre prudem­ment la porte du palier ; par un titre chaque fois explicite pour Le labyrinthe où chaque porte est iden­ti­fiée par le lieu qu’elle con­cerne ou qu’elle va dévoil­er. Ain­si notre per­son­nage, « Elle ouvre prudem­ment la porte d’entrée », celle du gre­nier, de la cave, de la voi­sine, de la rue, de la ter­rasse etc. Sur­gis­sent aus­si des portes sym­bol­iques, comme « la porte inter­dite », inau­gu­rant l’accès à la fan­taisie d’un rêve, à l’énigme du pur­ga­toire, à l’universalité du monde, aux mys­tères du par­adis.

Chaque porte éveille chez la poète, un geste ancien et la mémoire d’un instant, d’un lieu, d’une lumière, d’une souf­france. Les portes inter­ro­gent aus­si ce à quoi Jou­ve fai­sait allu­sion, « l’âme ». Ain­si la poète l’effleure-t-elle lorsqu’Elle ouvre prudem­ment la porte au par­don / Cet incon­nu / Un étranger / Qui squat­te sa cave / Ses hail­lons puent / Le remords / Son regard est poignant / Mais l’oubli / Bat en son cœur.

Il n’y a pas de chronolo­gie de la lec­ture qui vaille. On ouvre une porte, comme « Elle », intrigué par ce qu’elle peut bien cacher, par ce qu’elle va dévoil­er. Par­fois l’effet de sur­prise pré­vaut (comme lorsqu’Elle ouvre prudem­ment la porte de l’oubli), par­fois la mélan­col­ie (Elle ouvre prudem­ment la porte du gre­nier), mais tou­jours, au fil des textes et des images, scin­tille la lumière que l’on devine venue de l’enfance, De ce com­bat / De polo­chons / Dans le dor­toir / Des inter­dits

À chaque instant de ce recueil, dont il faut soulign­er la qual­ité de la fab­ri­ca­tion par les Édi­tions Le Coudri­er, on se met à rêver qu’il soit un jour lu dans un espace où il réson­nerait tan­dis qu’aux cimais­es, en grand for­mat, les « portes » de Pierre More­au s’ouvriraient à nous.

Jean Jau­ni­aux

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