L’urbexeur de la poésie

Un coup de cœur du Car­net

Vin­cent THOLOMÉ, L’existence, Dernier Télé­gramme, 2025, 211 p., 16 €, ISBN : 9791097146740

tholomé l'existenceUrbexeur de la poésie, Vin­cent Tholomé aurait trou­vé un flot de poèmes sur un site indus­triel aban­don­né, décou­vert un ciel de let­tres, d’aphorismes dis­posés au-dessus des lits du dor­toir. L’existence est une ques­tion de retours, de grav­i­ta­tions autour des mots et des choses, de voy­ages sur les ter­res de l’apparition et de la dis­pari­tion, de l’écrit qui est un fait et des faits qui sont des songes. Livre à nul autre pareil, enser­rant en ses pages « 882 poèmes expan­sion­nistes . écrits d’après les mots et les pro­pos d’Anton Nijkov . POUR DIRE QUE JE. ANTON NIJKOV . EN DÉPIT DES CIRCONSTANCES. EXISTE ENCORE », L’existence nous trans­porte dans une con­stel­la­tion poé­tique qui s’arpente en tous sens, par frag­ments, dans le con­tinu ou selon un ordre capricieux, comme dans Marelle de Julio Cor­tazar. Vin­cent Tholomé est et n’est pas Anton Nijkov qui est et n’est pas Nijin­s­ki et Artaud.

Con­stel­la­tion # 10.
UN JOUR NOUS DISPARAÎTRONS,
PANTALONS COMPRIS
Let­tre à Gaza Yoshi­mats­ka 

Dans le mael­ström des let­tres adressées à des amis aux surnoms russ­es, dans le vor­tex des pen­sées obsé­dantes qui traque­nt la matière noire, les nébuleuses, les ondes élec­tro­mag­né­tiques de l’existence, Anton Nijkov/Vincent Tholomé accueil­lent une philoso­phie en acte, la philoso­phie des « pnuks », élèvent l’écrire et le dire, le poème sonore et frac­tal au rang de com­bustible de l’existence. Tant qu’il graphoman­ise sur le pourquoi des choses, tant qu’il crée un monde scrip­tur­al inouï, en expan­sion con­tin­ue, qui dou­ble l’univers, le néant ne dévor­era pas l’être. Le dire-écrire garan­tit le vivre. Poèmes fis­siles, écrits en majus­cules blo­quées, en chiffres et en let­tres, en cer­cles, en com­bats sonores, dans la pâte du réel (jamais de métaphore), blocs d’écriture mobile qui étirent la logique jusqu’aux con­fins de la voy­ance, qui sont pul­sés par un souf­fle, lequel assure la per­pé­tu­a­tion du Je de l’énonciation, L’existence se tient à des années-lumière de la poésie qui poé­tise, de l’écriture déco­ra­tive, réin­vente l’anatomie du lan­gage.

JE SUIS NIJKOV . ANTON NIJKOV .
PRÉCÉDEMMENT J’AI GAGNÉ LA VIE . J’AI GOBÉ TROIS ŒUFS . J’AI
COURU LES BOIS J’AI ACTIVÉ UNE CHÈVRE MORTE 

Les puis­sances de la répéti­tion, du creuse­ment de la langue jusqu’au point où elle existe, sur-existe autrement reposent sur un dis­posi­tif tholoméen qui génère du pens­able, du sen­si­ble, de l’impossible à con­cep­tu­alis­er, à percevoir, qui rep­longe le corps des mots dans le corps des amours. Vin­cent Tholomé ne s’interdit rien, nous tend un agence­ment stel­laire sans fin, qui attend nos branche­ments, nos envols de phras­es.

882 poèmes PNUKS (…) poèmes à répéter 49 fois si le ton­nerre gronde ou si des chiens de l’enfer passent à l’attaque (…) 12 poèmes croustil­lants et intimes d’Anton Nijkov Pro­pos pour dire aux chèvres que je les aime même si elles n’ont rien à dire 

Objet inclass­able, génial, L’Existence galope dans les cer­cles des vérités qui nais­sent des con­fla­gra­tions du chaos. Dans une épopée fausse­ment russe, dans la ful­gu­rance de poèmes qui brassent le sens et son au-delà, il est ques­tion de morts, de chèvres, de chiens, de sor­tilèges con­tre les chiens, de la soupe pri­mor­diale du vivant, des mots qui mor­dent la mort et lui font ren­dre l’âme. Dans le mag­ma de la sen­so­ri­al­ité d’Anton Nijkov, les peurs, les rêves de l’enfant éter­nel se font enten­dre. La ques­tion tarau­dante est moins celle du « com­ment vivre ? » ou du « pourquoi vivre ? » que celle d’un pari pour sa con­tin­u­a­tion assurée par la seule généra­tion du dire et de l’écrire. « Je dis et j’écris pour résis­ter aux chiens. Aux désirs des chiens. Pour ne pas être rayé de la carte. Tant que Je dis et écris, je reste mobile ». Aède machi­nant une langue-vie à coups de mantras, de refon­da­tion des bases de la pen­sée et de la per­cep­tion, Anton/Vincent plantent des « poèmes patates », des « vérités vraies » et des « vérités fauss­es » sur les morts, sur les ovins, les bovins, les caprins, des « poèmes con­fi­dences », des « poèmes générat­ifs ». Une manière de remon­ter vers l’avant-langage, vers la nuit stel­laire de l’in-fans et de babélis­er une plu­ral­ité de voix en un plan d’énonciation imper­son­nel et molécu­laire.   

Vin­cent Tholomé délivre l’art poé­tique de ce qui l’emprisonne, des faux-sem­blants et nous offre une créa­tion sidérante qui fait sor­tir l’existence de la langue hors de ses gonds. Un Trac­ta­tus illogi­co-punko-philo­soph­i­cus. Éblouis­sant. Sidérant et sidéral.  

Véronique Bergen

Plus d’information