Collectif LES THÉRAPOÉTIQUES, S’ancrer. 44 voix par-devers soi, MaelstrÖm reEvolution, 2025, 180 p., 15 €, ISBN : 9782875055408
À la lisière du recueil de poèmes S’ancrer, David Giannoni annonce les senteurs à venir, il s’agira, pour les poètes et poétesses peuplant la forêt du texte, d’expérimenter le trouble et non d’asséner des vérités, d’emprunter la voie de la poésie tout en « [l’]éprouv[ant] au réel de nos existences ». Organiques, les voix de ce recueil disent suffisamment pour faire corps, instiller cette dose de singularité qui éloigne ou rassemble.
Dans le cadre de son Master en métiers du livre et de l’édition à l’Université de Rennes, Louise Ménard a insufflé le projet de ce recueil étendu, aux souffles variés, qui inaugure la collection « ThéraPoétiques » des éditions maelstrÖm reEvolution, poètes et thérapeutes y fusionnant d’un même éclat, sous l’appellation de « thérapoètes ». Soutenu par un acrostiche structurel – chacune des lettres du mot Ancrage annonçant les initiales des titres de chapitres – ce recueil se décline en sept tiroirs, qui composent un tout solide, jusqu’à l’Équilibre final. Sublimée par les illustrations de Maxime Gillot, cette structure renforce encore ses assises par le nombre de voix qu’elle abrite, 44 ; en numérologie, ce nombre-maitre évoque la stabilité, la construction et la fondation. Construction qu’il nous est toutefois permis de joyeusement augmenter, quitte à en déséquilibrer l’harmonie, puisque divers espaces d’écriture le sillonnent, pour nous y approprier les mêmes consignes d’écriture que les auteurs précédents. Simultanément, cet ouvrage donne à voir et vient cueillir la voix de celles et ceux qui se recueillaient. Appelés à nous mêler à la voix des autres, nous lisons les poèmes d’un autre œil, comme si la réception classique prenait les allures du partage. D’un geste limpide, S’ancrer ouvre grands les bras pour accueillir le plus grand nombre.
Vient le moment à présent de broder ensemble les vers glanés, dont l’écho prolongé crée un patchwork d’ancrage à déployer dans les moments de doute.
Célébrons nos Ancêtres, avec grandeur, grâce à l’art africain du Kasàlà, poème-rituel qui nous invite à nous reconnecter aux récits et légendes de nos ancêtres, terreau de notre identité, à « faire terre pour faire taire les orages » (Jonathan Nguyen) :
Nous, tes Ancêtres aux-mille-visages
nous sommes
passé,
présent
et futur
Accueillons nos Naissances. Multiples, elles sont faites de marches qui placent le monde à notre portée (« L’horizon se mesure à la lenteur du pied », Piero de la Luna) ou d’immersions continues (Camille Coomans) :
Le plus important :
Rester immergé.e
dans la bonne eau.
Faire de toute neige
une source,
de toute pluie,
un bain,
de toute larme,
une boisson chaude.
Saluons nos Corps. Gwénola Morizur rappelle la confiance que l’eau fait glisser dessus :
J’étends les bras,
déplie
cette habitude
de ne pas prendre place,
épaules rentrées,
nuque douloureuse
Observons notre Respiration, cet exercice de sophrologie non dénué de poésie (Aude Chartier Vallart) :
Notre attention portée sur l’espace de notre tête,
observons-la glisser sur la surface de la peau,
en composer les replis, en froisser les vallées
Caroline Giraud rend quant à elle notre respiration observable : son miroir détermine « si le rêve palpite, si on respire encore ».
Visons l’Ataraxie par le mantra de Camille Coomans :
Alors si le matin
si le matin je trouve le ciel trop bas
ou le sol trop haut
ou la rue laide
je me répète :
tout va bien, ce n’est
qu’un petit peu de pluie
un petit peu de pluie
un petit peu de pluie
sur ton front.
Admirons la feuille de Gingko, dont Hélène Konkuyt imite la forme, découpant le langage en calembours originaux :
(…) je ne parle qu’à des fous
je ne parle qu’à défaut
des fois c’est net
des fois c’est flou
c’est souvent flou
(…)
je parle banal
barque et roseau
je parle bancal
(…)
je parle à tort et à travers
je parle torrent
je parle colère
plante ma parole
six pieds sous terre
Atteignons l’Équilibre, par le glanage de beauté naturelle (« le soleil en confettis » — Caroline Boulord) ou l’alignement avec nous-mêmes (« Tu es le souffle qu’il te faut » — Laura Schlichter).
Diverses escales auditives ponctuent notre traversée, décrivant les démarches employées, dévoilant des vers supplémentaires ou la chaleur d’une voix. Lorsque nous revenons sur le rivage, nous ressentons l’ancrage d’un recueil-fleuve, qui regorge encore de creux non explorés, que nous pourrons investir à la prochaine expédition (le bocal de la résilience — Mahuna Vigan, la porte de papier — Géraldine Andrée Muller…).
Fanny Lamby
Un extrait de S’ancrer
Extrait proposé par les éditions maelstrÖm reEvolution