Jean LOUVET, Le grand complot, Lansman, coll. « Lansman poche », 2025, 72 p., 12 €, ISBN : 9782807104525
Émile Lansman rend hommage au regretté Jean Louvet, dix ans après son décès, en rééditant Le grand complot – la première édition datant de 1990.
Une jeune comédienne amatrice apparait sur scène. Éclairée faiblement par un brasero, elle attend la répétition et aimerait paradoxalement rester dans le noir. Peu à peu, la rejoignent sur scène des figures théâtrales du passé : l’Enfant fou qui a perdu ses parents dans l’incendie du château du patron et le Mort de Roux, victime des événements de 1886 et mort anonymement car personne n’a voulu reconnaitre son cadavre de peur des représailles. Cette révolte ouvrière de 1886 a marqué l’histoire de la Belgique. Dans un contexte de crise économique et d’inégalités grandissantes, une grève a vu le jour au printemps 1886 dans les bassins industriels des provinces de Liège, de Hainaut et de Namur. Cette grève a mené à une révolte sociale, réprimée dans le sang, plusieurs dizaines d’insurgés ayant trouvé la mort face à une armée prête à en découdre.
Agissez contre les anarchistes et les incendiaires avec la plus grande vigueur, faites résolument usage des armes. Tirez sans aucune sommation préalable.
De fil en aiguille, Marie et tous les autres acteurs vont revêtir les habits des grévistes de 1886, vus comme des « vers de terre », mais aussi des soldats et du corps politique – notamment plusieurs grandes figures politiques de l’époque –, pour incarner ces personnages et nous raconter l’histoire de cette grève et de ses lendemains, les discours d’ouvriers et de bourgeois, l’apparition du Parti Socialiste Républicain, les assemblées, les complots et les guerres politiques de cette époque. Les ouvriers et grévistes, menés par Alfred Defuisseaux, voulaient mettre fin à l’exploitation capitaliste, ne plus être les victimes des bourgeois et accéder au suffrage universel.
Oui, bien sûr, il faut prendre très au sérieux les motifs économiques de la grève, mais ne perds pas de vue que, depuis des mois, des années peut-être, (…) on a beau lui raconter des histoires, c’est toujours des histoires de rats : l’ennui, les emmerdements, les fins de mois, les vieux, les jeunes, la télé de merdre, le boulot, j’en passe. (…) On va la perdre, la grève. Comme s’il s’agissait encore de perdre ou de gagner. Il dit : non. Bien sûr, on perd toujours.
Ce texte marque non seulement l’engagement social et politique de Jean Louvet – l’un des auteurs dramatiques belges les plus marquants de la fin du 20e siècle et du tout début du 21e – mais aussi l’originalité, l’intelligence et l’exigence de son écriture. On sent le cœur de la classe ouvrière vibrer sous sa plume. En outre, Le grand complot résonne étrangement à une heure de grande incertitude pour le secteur culturel, ainsi que pour les travailleurs et travailleuses les moins nantis.
Jean Louvet convoque l’Histoire de la Belgique, mêle le présent au passé, la fiction au réel et invite le théâtre dans le théâtre. Il n’est pas rare qu’un acteur raconte un épisode personnel qui fait écho à l’histoire en cours ou qu’il coupe carrément la narration pour donner son ressenti sur ce qu’il dit et sur la manière de l’interpréter. Ce qui donne d’alléchants dialogues entre un acteur jouant tel personnage et le personnage lui-même.
Cette pièce, écrite initialement à l’intention d’une troupe de comédiens amateurs, n’avait pu être montée avant d’être finalement reprise en plein air, en 1990, dans la cour du charbonnage de Bois-du-Luc et une mise en scène de Yves Vasseur.
Émilie Gäbele