Un coup de cœur du Carnet
Jean GUILLAUME, Tchôtès cindes, présentation, texte et glossaire par Bernard Thiry, Société de langue et de littérature wallonnes, coll. littéraire wallonne, n° 14, t. 1, 152 p., 14 €, ISBN : 978–2‑930505–44‑2
Jean GUILLAUME, Tchôtès cindes, édition critique par Bernard Thiry, Société de langue et de littérature wallonnes, coll. littéraire wallonne, n° 14, t. 2, 84 p., 14 €, ISBN : 978–2‑930505–45‑9
Un miracle ! L’on a retrouvé un des deux recueils perdus de Jean Guillaume (1918–2001). Philologue réputé, spécialiste de Gérard de Nerval – il est le coauteur de son édition Pléiade –, ce natif de Fosses-la-Ville est aussi connu pour être l’une des meilleures plumes de la poésie wallonne moderne. Très tôt révélé parmi les cinq de la « génération 48 », il devient le chef de file d’une école namuroise, au sein de laquelle se distinguent notamment Georges Smal, Émile Gilliard et Victor George. Son œuvre personnelle est pourtant réduite et se concentre sur les quelques années qui précèdent son ordination.
Le titre qui connait ici sa première édition s’insère entre Grègnes d’awous´ (1949) et Aurzîye (1951), deux recueils majeurs. Mais ces Tchôtès cindes (« Cendres chaudes ») occupent, à vrai dire, une place à part dans la bibliographie du poète : pensées en fossois, elles ont été adaptées en brabançon en vue de leur présentation au Prix du Brabant, qu’elles décrochent en 1950 (Guillaume côtoie alors Géo Libbrecht, couronné pour une œuvre en français). L’inspiration du poète – principalement terrienne, comme souvent chez Guillaume – s’y confronte donc à l’art minutieux du philologue, qui s’attache à reproduire le parler spécifique de Perwez.
Démarche intéressée ou fantaisie d’un jeune, brillant universitaire ? L’exercice est assurément sérieux, et Bernard Thiry, l’éditeur, déduit que le poète s’est, à cet effet, doté d’un modèle en la personne du Perwézien Louis Henrard (1883–1956). Mais il dénote aussi une certaine nonchalance, qui s’accommode d’usages métissés ou inconsistants. Nonchalance que Guillaume semble presque assumer, dans des vers qui rassénèreront les wallonophones d’aujourd’hui, souvent hantés par l’insécurité orthographique :
Èt s’ë m’ plait, më, l’ djou qu’i faut scrîre,
Dè scroter d’astchèyance on « z »
Ou d’è stëtchi sacants d’ rawète,
Quéne afaire, alez, grand saint Pîre !
[Et s’il me plait, moi, le jour où il faut écrire, / D’oublier par hasard un « z » / Ou d’en ajouter d’autres, / La belle affaire, vraiment, grand saint Pierre !]
Une fois accoutumé à cet accent brabançon – qui ne se rencontre nulle part ailleurs dans l’œuvre guillaumienne –, le lecteur retrouvera les grands thèmes qui font la force de celle-ci : la ruralité authentique, la compassion face à la misère humaine, l’attention aux ainés, la mort… La veine sociale de Tchôtès cindes pourrait sembler douceâtre pour qui la considérerait au diapason d’aujourd’hui ; création de son temps, elle est œuvre de tendresse pour les malheureux des marges, qui dit le choc mais pas la révolte, trop confiante sans doute dans l’idée que les marges allaient en se vidant.
D’abord poète de l’empathie, Jean Guillaume ne verse pas pour autant dans l’euphémisme. On songe, ici, à ce poème pour les baraquis (terme non péjoratif en wallon, désignant les forains) qui évoque « vos mwârts vêci, vêlà / Dins lès bouchons – à r’veûy, bauchèle… – / Come on vi solé qu’on lait là » [« vos morts ici, là-bas / Dans les buissons – au revoir, jeune fille… – / Comme un vieux soulier qu’on abandonne »]. Ces images fortes, qui le rattachent bien à la première génération des poètes wallons modernes, ne craignent pas non plus l’insolite : « Dëdins l’ rëcho lès pîres / Së taijin´ come dès fruts. » [« Dans le ruisseau les pierres / Se taisaient comme des fruits. »]
Mais c’est le rapport à la terre qui est le plus beau dans cette littérature. Non pas la pure nature – encore qu’on décèle des accents quelque peu animistes sous la plume de ce jésuite : « Ô ! yèsse lë tinre couchète / Quë l’ bîje cochète » [« Ô ! être le tendre rameau que le vent arrache »] – mais la terre du paysan. Celle, en particulier, des parents de l’auteur, qui étaient fermiers et marchands de chevaux. Jean Guillaume est, en effet, ce qu’on appellerait aujourd’hui un transfuge de classe. Encore jeune (son œuvre poétique est pratiquement achevée à ses 33 ans), il a parfaitement ressenti la singularité de sa situation, le poids du mouvement qui l’amena à tourner le dos à un monde qu’il n’aurait pu prolonger. Il les décrit par l’essor d’une seule phrase, dans un poème au titre bien évocateur (Coucha mwârt, soit « Branche morte ») :
Quand dj’a vèyë l’èrére astok dëssës l’ campagne,
Lë campagne dès tayons,
Èt quand dj’a yë comprës qu’asteûre c’èstot po d’ bon
Èt qu’ pës nële djint dë m’ song
Dins l’ frwède bîje quë coagne
Në min.nerot lès bayârds djësqu’au d’bout dè l’ forêre,
Dj’a sti d’mander pârdon à l’ têre.
[Quand j’ai vu la charrue abandonnée dans la campagne, / La campagne des aïeux, / Et quand j’ai compris qu’à présent, c’était véritablement fini / Et que plus personne de mon sang / Dans le vent froid du nord qui cingle / Ne conduirait plus les chevaux jusqu’au bout du champ, // Je suis allé demander pardon à la terre.]
La plus émouvante page du livre s’ouvre sur un décor plus intime encore. Elle donne à voir, par les yeux de celui qui est parti et qui parfois revient, tout à la fois le bonheur et la gêne de retrouver un cadre qu’on dépasse. La douleur d’une distance qu’on ne saurait plus combler.
Sîse dë Tossaint
Avou mès djins.
On-z‑a ralonguë l’ tauve.
On-z-avot fait lès waufes.
…………………………………….
M’ont‑ë r’wêti, r’wêti, r’wêti !
[Veillée de Toussaint / Avec les miens. // On a rallongé la table. / On avait fait les gaufres. // M’ont-ils regardé, regardé, regardé !]
Le deuxième tome de Tchôtès cindes est entièrement consacré au minutieux appareil critique constitué par Bernard Thiry, l’expert auquel la Société de langue et de littérature wallonnes a confié cette édition. On pressent que cet ancien élève de Jean Guillaume a mené, en partie, ce lourd travail en signe de fidélité au maitre disparu. Sans doute n’y aura-t-il qu’une minorité de lecteurs pour explorer à ses côtés les subtilités du double usage, fossois et perwézien, dont fait montre le poète, mais l’importance de l’entreprise ne se mesure pas à cette seule audience.
François Paré nous encourage à penser que les études littéraires – tout comme les prix ou la critique en général – participent au maintien d’institutions qui sont les conditions d’émergence et de reconnaissance de ce que ce chercheur appelle les « littératures de l’exigüité ». Ces littératures aux marges étroites, dont fait bien entendu partie la littérature wallonne, ont besoin de ce type de projets pour conserver leur vitalité et leur statut, en dépit d’un nombre restreint de locuteurs. Réjouissons-nous donc qu’une structure comme la Société de langue et de littérature wallonnes remplisse une telle mission depuis 169 ans déjà – et qu’elle dispose, pour ce faire, de véritables trésors de littérature en langue régionale.
À cet égard, ces Tchôtès cindes nous donnent envie de reparcourir l’ensemble des Œuvres poétiques wallonnes de Jean Guillaume, déjà parues dans la Collection littéraire wallonne de la Société. En attendant de retrouver Tot ç’ qui flame (« Tout ce qui flambe »), l’ultime recueil perdu de ce grand poète du Namurois !
Julien Noël
L’édition propose des gloses des passages pouvant poser des difficultés de compréhension. Pour cette recension, les traductions françaises ont été complétées par Julien Noël.