De fil en aiguille

Marie COLOT, Fash­ion victim/ Sous toutes les cou­tures, édi­tions du Pourquoi pas ?, coll. « Faire human­ité », 2025, 26 p., 7,50 €, ISBN : 978–2‑487583–05‑4

colot fashion victimLe nou­v­el opus de Marie Colot nous plonge dans deux his­toires par­al­lèles reliées par un point com­mun que nous décou­vrirons au fur et à mesure de la lec­ture. D’un côté, Ari­ane est une pré-ado­les­cente qui s’amuse avec ses amies dans un mag­a­sin avec un jeu typ­ique de leur âge : essay­er des vête­ments à la chaine, faire des self­ies et pub­li­er des sto­ries avec les pho­tos sur les réseaux soci­aux. Elles s’amusent à entr­er dans la peau d’autres per­son­nages et achè­tent toutes les trois le même jeans en pro­mo pour sceller leur ami­tié. Ari­ane décou­vre cepen­dant une sur­prise dans la poche de son nou­v­el habit : un joli por­trait d’une jeune fille brodé en relief. Ses deux amies ayant acheté un pan­talon aux poches on ne peut plus clas­siques, Ari­ane s’interroge sur la sig­ni­fi­ca­tion de ce cadeau mys­térieux…

De l’autre côté, nous lisons l’histoire d’une pré-ado dans un pays non iden­ti­fié, que nous devi­nons asi­a­tique. Nous suiv­ons le quo­ti­di­en de cette jeune fille ryth­mé par la cadence effrénée de la cou­ture de jeans dans une usine où la pluie tombe de temps à autre du pla­fond. Les con­di­tions de tra­vail engen­drent fatigue, tristesse, dés­espoir et pour arriv­er à tenir et don­ner du sens à l’insensé, pour ne plus se cacher aus­si, notre héroïne s’appuie sur la puis­sance du rêve et brode en cachette des vis­ages qu’elle glisse dans la poche de cer­tains jeans.

Sou­vent, j’ai l’impression que l’aiguille
pique mon crâne.
Qu’elle y creuse un trou,
de plus en plus pro­fond.
Qu’il me transperce de haut en bas,
me vide de mes espoirs.
[…]
Je les imag­ine, heureuses de porter le nou­veau
pan­talon que j’ai cousu pour elles.
Je leur choi­sis un haut col­oré, aux fils dorés,
pour embel­lir leur tenue.
Je leur invente un prénom.
Une famille.
Une mai­son.
Puis je fre­donne en silence la mélodie
qui rythme leurs journées.
[…]
J’oublie ma langue pâteuse, ma gorge assoif­fée,
mon estom­ac noué.
J’oublie hier.
J’oublie demain.
Plus rien n’existe.

La col­lec­tion « Faire human­ité » est des­tinée aux (pré-)adolescents et pro­pose deux textes courts en vis-à-vis parsemés d’images qui assurent la tran­si­tion entre les deux his­toires. L’objectif est de présen­ter plusieurs thé­ma­tiques engagées qui s’articulent les unes aux autres pour sus­citer une prise de con­science et/ou un débat. Dans Fash­ion victim/ Sous toutes les cou­tures, c’est la sur­con­som­ma­tion et le tra­vail des enfants qui sont mis en avant.

L’originalité de l’œuvre réside indé­ni­able­ment dans sa présen­ta­tion : on peut lire les deux textes dans l’ordre souhaité et l’autre his­toire se lit à par­tir de la 4e de cou­ver­ture en ren­ver­sant le livre, la moitié est ain­si écrite à l’envers. Les deux réc­its se rejoignent par de belles illus­tra­tions en couleurs de l’illustratrice Gin, qui représente d’abord les his­toires séparé­ment, puis assure la jonc­tion entre les réc­its (et dans cet opus, nous bas­cu­lons en out­re dans une autre par­tie du monde). On regret­tera toute­fois la brièveté des his­toires, qui ne per­met pas de palper le relief des per­son­nages et qui laisse un gout de trop peu.

Séver­ine Radoux