Philippe BLASBAND, La nuit est encore longue, Impressions nouvelles, 2026, 304 p., 20 € / ePub : 10,99 €, ISBN : 978–2‑39070–279‑5
Soheila Pirouzfar, Iranienne émigrée en Belgique et narratrice de ce roman inclassable, nous met au parfum dès la première page sur la façon dont elle organise sa perception du monde :
Des listes, dans ma tête, dans mes rêves, sur des bouts de papier, dans des cahiers, sur des tableaux Velleda, sur mon téléphone portable. Quand je suis dans une salle d’attente, ou dans une file, ou quand je marche, ou quand je m’endors, j’imagine et je peaufine des listes, et dès que je le peux, je les note.
C’est sous cette forme qu’elle nous relate son arrivée à Bruxelles, sa vie d’adolescente, du haut de ses 14 ans, sous le générique de La liste de mes neufs principaux souvenirs de la famille Manoutcheri. Déclinée en autant d’épisodes, cette série de faits débute par la scène où elle est accueillie à Zaventem dès sa descente d’avion. Nous sommes en 1979 et elle vient de quitter Téhéran, peu avant la révolution islamique et elle découvre Bruxelles où réside une partie de sa famille en exil. Interrogée sur le fait qu’elle arrive seule, alors que d’autres membres de sa famille étaient attendus, elle énumère et développe les raisons possibles qui justifient qu’il en soit ainsi, puis détaille par le menu ce qui peut les fonder, sans écarter aucune hypothèse. Chacune des portes qu’elle ouvre est prétexte à revenir sur le passé, sur des anecdotes fondatrices ou bénignes. Le reste du roman est à l’envi : sont évoqués pour nous les deuils, mais aussi les mariages qui rassemblent la diaspora iranienne, sans oublier les fêtes mémorables. Elle y trouve l’occasion de nous tirer le portrait de ses tantes, oncles, cousins, cousines et connaissances, de mettre en évidence leurs caractéristiques physiques, leurs comportements dans les moments plus mondains ou leurs confidences. Entre eux, les exilés évoquent le pays quitté, l’exil qui devait être bref et qui n’en finit pas, les espoirs déçus, ils consomment les spécialités iraniennes, parlent le persan et évoquent la grandeur de la culture dont ils sont issus.
La déclinaison des listes et ces souvenirs égrainés pourrait laisser place à une certaine lassitude s’il n’y avait le prisme continu de la relation que nous en donne Soheila Pirousfar : fine observatrice, conteuse enjouée, elle donne vie à tout ce petit monde dans lequel elle évolue en brisant les tabous qui enserrent les femmes iraniennes. Intellectuelle curieuse à l’humour subtil, elle a su conquérir sa liberté et repousser l’emprise des hommes. Aujourd’hui sexagénaire, elle nous livre ses listes qui sont autant de tentatives de résistance aux désordres du monde mais qui, surtout, offrent des fenêtres ouvertes sur le monde et sur des possibles qui pourraient être activés.
La lecture de La nuit est encore longue est un moment de plaisir pour l’esprit, une fête verbale incessante et jouissive qui célèbre les bienfaits de la rencontre des cultures et des êtres humains quand celle-ci est placée sous le signe de la liberté et du respect. Rompu aux expériences littéraires audacieuses, Philippe Blasband trouve ici une manière élégante et insolite de saluer (une part de) ses origines tout en mettant ses talents de scénariste à profit, confirmant, si besoin en était, sa stature d’écrivain accompli.
Thierry Detienne